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Vu par Zibeline

Littératures d'Afrique avec l'association Nouvelles Hybrides

Plongées dans l’histoire

Littératures d'Afrique avec l'association Nouvelles Hybrides - Zibeline

Les Nouvelles Hybrides proposaient pour clôturer la saison une série de rencontres autour de la littérature d’Afrique, avec le concours de Bernard Magnier, avec trois auteurs invités, Kidi Bebey, Marc Alexandre Oho Bambe et Lucy Mushita.

« Votre point commun, explique le cicérone de la soirée, est d’être nés en Afrique ou de parents africains ». Chacun détermine ce que ces origines ont apporté à leur écriture et à leur manière d’appréhender le monde. « Sans oublier, raconte avec humour Kidi Bebey, née à Paris, que par ma couleur, je suis toujours dans la rue ou le métro perçue comme étrangère ! ». « Qu’est-ce que c’est bon d’être humain, et d’aller partout dans le monde, s’exclame Lucy Mushita, en Rhodésie du Sud (actuel Zimbabwe), je vivais dans un petit village, je devais avoir 8 ou 9 ans lorsque j’ai vu mon « premier blanc », chez moi c’était le policier ou le prêtre. Dans mon livre, je raconte l’histoire d’une enfant vendue à 9 ans, dans un système patriarcal où la femme est considérée comme une valeur d’échange, utile à vendre lorsque l’on a faim. Cette répartition est née avec le colonialisme qui a installé ses valeurs, auparavant, il y avait des femmes qui pouvaient être reines… ».

« J’ai pris conscience que la littérature est un pays sans frontières, et l’essentiel réside dans la rencontre entre les gens et la littérature, reprend Marc Alexandre Oho Bambe. À mon arrivée à Paris, cela a été magique de découvrir physiquement les lieux qu’avaient fréquentés les auteurs comme Césaire, Senghor, et la mythique librairie Présence Africaine. Je trouvais aussi pusillanime l’abord des textes en métropole, habitué que j’étais à entendre la poésie dite à la maison (ma mère, enseignante y animait un cercle de poésie). La finitude, si finitude il y a d’un poème c’est d’être dit à voix haute. Il faut mettre en voix le texte afin que tout le monde, même les illettrés, puisse se l’approprier.  »

Kidi Bebey renchérit, évoquant la figure paternelle, musicien, poète, qui donnait les textes à entendre. « Mais le goût de raconter des histoires m’est venu sans doute des mensonges racontés à l’école, sourit-elle, par lesquels j’inventais une Afrique que je n’avais jamais vécue (je suis en France !), éléphants, lions, savane, rites, danses… avec des précisions que je récoltais dans les livres et les contes ! …. Ensuite, sans doute à cause de mes études de lettres, où l’on côtoie des géants, je ne me sentais pas de légitimité pour écrire à mon tour. À la mort de mon père, beaucoup d’hommages qui lui ont été rendus, mais manquait ma parole, son duo amoureux avec ma mère, toute une histoire qui n’était pas publique, mais le constituait ! ». Si bien que son livre, Mon royaume pour une guitare, suit à la fois une démarche d’auteur et de documentariste dans une histoire familiale où se conjugue la multiplicité des narrations possibles par le biais de moult points de vue, « la polyphonie dans l’écriture et la narration participent du plaisir d’écrire, on a tous les droits ! ».

Lucy Mushita revient aussi sur la première phrase de son roman, Chinongwa, « Chinongwa Marehwa avait neuf ans, mais, plus que son âge, c’est sa virginité qui importait ». Phrase choc, assène Bernard Magnier… « Je ne sais pas combien de fois je l’ai écrite et réécrite, se remémore l’auteure, plutôt que de tourner autour du pot, il fallait donner le sujet d’emblée. » Alors que le « meneur de jeu » s’interroge sur le choix du sujet de Diên Biên Phù (titre de son texte) par Marc Alexandre Oho Bambe, ce dernier évoque le mystère des trois syllabes qui l’a enveloppé très tôt : « c’est d’abord une histoire de musique, il y a des mots qui parfois s’inscrivent en nous. J’ai porté ce roman en moi durant vingt ans. Il s’agissait de questionner la colonisation à partir des guerres d’indépendance. Parler de la guerre d’Indochine me permet de parler du monde : la défaite de Diên Biên Phù a été un signal pour les autres pays colonisés : on pouvait vaincre l’empire colonial. C’est alors devenu une évidence, il fallait que je parle de cette mère de toutes les batailles. Parfois les auteurs écrivent les textes qui leur manquent…»

Les mots se posent sur la diaspora, la visibilité de la réalité de la diversité française, de la Francophonie (à laquelle seule la France semble ne pas s’intéresser !), le droit d’être au monde de le rêver… les derniers mots du livre de Kidi Bebey peuvent rendre compte de cette échange fort et passionnant : « Tous les peuples du monde, noirs comme blancs, hommes et femmes, sont issus d’une même et unique guitare »…

MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2019

18 mai, bibliothèque d’Ansouis

Photographie : Kidi Bebey, Marc Alexandre Oho Bambe, Lucy Mushita, Bernard Magnier © MC