Blue Spill d'Isabelle Cornaro au Mrac Occitanie

Pixels en spray

• 7 octobre 2018⇒27 janvier 2019 •
Blue Spill d'Isabelle Cornaro au Mrac Occitanie  - Zibeline

Pour sa première exposition personnelle dans un musée français, la lauréate des prix Ricard (2010) et de la Fondation Rothschild (2012) dispose de deux niveaux et 900 m2 où elle élabore un parcours très sensoriel. Ce qui happe en effet d’emblée, c’est le caractère quasi envoûtant des images diffusées au rez-de-chaussée. Onze écrans habitent l’espace, seules sources de lumière, qui canalisent le regard, cannibalisent la quête de sens. Les couleurs sont saturées, le montage est saccadé, les plans se répètent mais dans un ordre toujours différent, les sujets sont disparates, et le regard est aimanté. Isabelle Cornaro joue des échelles (les écrans sont de tailles différentes), des valeurs de plan (gros plans, superpositions d’images), et des sources (les vidéos ne sont pas toutes issues de ses travaux, 6 ont été glanées sur Internet). Pas de sons, pas de mots. Des boucles qui montrent le corps comme un objet, les objets comme des morceaux de corps dévastés. Le corps comme marchandise. L’objet convoité. Le colifichet reproduit en série. La matérialité autant célébrée que dénoncée, par des films publicitaires (Chanel 2011, Calvin Klein 1995), par un tutoriel chirurgical (une animation montrant une aiguille recoudre des tissus) par un lent travelling sur des figurines de soldats et de dinosaures (Day for night, 2017). Tout est simple, sans filtre, au point d’en paraître cru, et pourtant l’ensemble produit un objet abstrait, distancié. Le sens s’impose entre l’image et la vision qui s’installe dans l’œil du visiteur. Tout se complexifie, se ramifie ; les messages implicites se traduisent les uns les autres, et les repères se déplacent. Isabelle Cornaro déconstruit les archétypes de la vision : elle travaille sur la persistance rétinienne, sur la copie, la série, la valeur (dévoyée) de l’original, imposant ainsi la société de consommation au centre de son travail. Le nombre fait loi, la démultiplication fait sens.

Au premier étage, tout s’éclaire. Il y a un plaisir simple et immédiat à se laisser contaminer par la série de peintures alignées en ruban coloré tout autour de la grande salle. Les couleurs sont pastel, les images sont floues, les contours sont doux. Il y a presque quelque chose d’intra-utérin dans ces rectangles aux proportions d’un écran de cinéma (16/9), collés les uns aux autres comme des plans sur un banc de montage ante-numérique. On se recule, on voudrait faire le point, voir ce qu’il y a au fond de ce trouble. Mais les pixels ne révèlent que plus de flou encore, il n’y a d’impressionniste que la référence. On se rapproche, et c’est le relief de la peinture en spray qu’on découvre, vaporeux ou minéral, selon l’angle ou l’humeur. On devine une palpitation, comme un souvenir qui se bat contre l’oubli. On apprend finalement que ce sont des reproductions agrandies de certains plans des films vus au début du parcours. Alors l’histoire continue, tout revient en mémoire, dans un grand tout artistique qui apaise et réveille d’intimes épisodes.

ANNA ZISMAN
Octobre 2018

Photo : Reproductions (Subterranean #2), 2017. Photo : Galerie Foksal. Peinture acrylique pulvérisée au mur, dimensions variables. Courtesy de l’artiste et des galeries Balice Hertling, Francesca Pia, Hannah Hoffman.

Blue Spill
jusqu’au 27 janvier 2019
Mrac, Sérignan
04 67 32 33 05
mrac.laregion.fr

Mrac
146 avenue de la Plage
34410 Sérignan
04 67 32 33 05
http://mrac.laregion.fr/