Piccolo Corpo, premier long métrage de la réalisatrice triestine Laura Samani

Piccolo CorpoVu par Zibeline

• 16 février 2022⇒23 février 2022 •
Piccolo Corpo, premier long métrage de la réalisatrice triestine Laura Samani - Zibeline

Sélectionné à la Semaine de la Critique à Cannes en 2021, Piccolo Corpo, premier long métrage de la réalisatrice triestine Laura Samani se déroule au début du siècle dernier, entre lagunes et montagnes, dans sa région natale : le Frioul-Vénétie Julienne. Là ont existé, comme dans les Alpes françaises, des sanctuaires où des pères apportaient leurs bébés mort-nés afin qu’un premier et dernier souffle miraculeusement leur soit donné, leur permettant d’être baptisés et d’échapper aux limbes éternels. Laura Samani s’empare de cette tradition et la féminise. C’est une jeune femme, Agata (Céleste Cescutti), l’utérus encore ouvert par l’accouchement, forte d’une foi irrépressible, qui entreprend le voyage, le petit cercueil de sa fille morte sur le dos. Ni l’épuisement, ni le sang qui coule entre ses cuisses, ni les mauvaises rencontres n’arrêteront sa progression obstinée, de son village vers les sommets neigeux où s’accomplissent parfois les miracles. Dans une forêt de contes, Agata croise Lince (Ondina Quadri) personnage mystérieux, sans patronyme, aussi solitaire qu’elle, qui l’accompagnera jusqu’au bout de sa folie.

La réalité géographique, historique, anthropologique, côtoie ici le merveilleux et la mythologie. Figures emblématiques : le pêcheur, le berger, le mineur, le bateleur, à côté de femmes puissantes, accoucheuses, guérisseuses auxquelles s’ajoute une brigande de grands chemins. La ruralité âpre et prosaïque voisine avec un univers stylisé, atemporel. Piccolo corpoest un film lancinant qui s’écoute : les chœurs vernaculaires a capella, les oiseaux, le bruit des rames frappant l’eau, le crissement des pas sur l’herbe sèche, ou sur la neige. Les dialogues, rares, en frioulan et dialecte vénitien vont à l’essentiel. Des mots pour nommer, distancier, faire exister, apprivoiser la peur comme lorsqu’Agata, perdue dans la galerie d’une mine de charbon, raconte dans le noir une mer que Lince n’a jamais vue. Tourné en lumière naturelle, c’est aussi un film de paysages inspirés des toiles symbolistes de Giovanni Segantini. Superbe travail du chef opérateur Mitja Licen et de l’actrice principale -non professionnelle- qui incarne avec une intensité toute particulière la force transgressive des femmes.

ELISE PADOVANI
Février 2022

Piccolo Corpo de Laura Samani sort en salles le 16 février (1h29)

Photo : Piccolo corpo © Arizona films