Vu par Zibeline

Photographes pirates

 - Zibeline

La conférence de François Cheval, mal intitulée La construction des images, fut diablement stimulante ! Se fondant sur le paradoxe des paparazzis, elle déboucha sur l’énoncé d’un point de vue clair, et peu commun chez les conservateurs de musée, sur la photographie : «L’histoire de la photographie n’est pas l’histoire de l’art. Elle permet d’écrire sa vie, de stocker des images, c’est-à-dire des fictions, comme on stockait du grain au néolithique, du savoir pendant l’ère du livre. La photographie est au centre de la transformation actuelle du monde

Comment l’analyse historique du phénomène paparazzi l’a-t-il amené jusque-là ? Le paparazzo, photographe pirate qui volait les images à Rome dans les années 50 et les revendait à la presse la plus offrante, n’était pas un observateur, mais un agresseur : il traquait les bourgeois et la starlette, les agressaient de son flash, fixait leurs réactions de colère, dévoilait leurs frasques ; communiste, il détestait cette classe italienne qui s’était compromise avec les fascistes et demeurait impunie. Mais cette dimension politique a rapidement disparu. D’une part parce que «la divulgation des frasques des bourgeois n’a jamais remis en cause l’ordre social», et d’autre part parce que Cinecitta, et Fellini,  ont transformé ces pirates en Paparazzi de la Dolce Vita, qu’ils ont récupérés ensuite comme photographes de plateau. Leurs images éditées dans les livres ont été recadrées, sorties de leur contexte et publiées sans légende explicites, comme celle de Franco Pina en 1952 qui est devenue l’icône des Paparazzi : deux photographes en Lambretta balançant un énorme flash. Mais le manifestant de 1952 a disparu du cadre, tout comme les images de la répression qui étaient parues dans le journal Paese Sera et dont ce cliché n’était qu’un accompagnement anecdotique.

Nouvelle étape dans la récupération : dans les années 80 le phénomène paparazzi prend de l’importance aux États Unis, avec l’idée du postmodernisme. Le «mauvais goût photographique» devient «vintage» et le photographe de plateau, ou le journaliste, deviennent des auteurs, et entrent au musée. Et l’auteur photographe se différencie du photographe tout venant parce qu’il a une intention. «Comme si le photographe amateur n’en avait pas». Selon François Cheval, c’est la notion de marché qui fait qu’un photographe entre au musée, produit des tirages uniques qui deviennent objet d’art, se trouve des prédécesseurs et des cautions dans l’histoire de la peinture, ou théorise sur «l’instant décisif» comme Cartier Bresson.

Car la nature de la photo diffère profondément du cinéma, de la peinture, et n’a pas à se chercher des lettres de noblesse. Qu’elle soit volée ou posée, elle entretient un rapport particulier au réel, appartient à tous, est reproductible à l’infini. C’est un art, ou une pratique, intrinsèquement populaire.

Et le regard de François Cheval, qui sera le commissaire des expositions photographiques du MuCEM en 2013, sera férocement précieux…

AGNÈS FRESCHEL

Mai 2012

 

La conférence de François Cheval a eu lieu dans le cadre des Mardis du MuCEM à l’Alcazar le 15 mai

À venir

Les cartes, images ou outil, par Jean-Christophe Victor, géographe, auteur en particulier des émissions Le dessous des cartes diffusées sur Arte le 12 juin  à 18h30 à L’Alcazar

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