La bataille de La Plaine, ou comment les marseillais résistent à la gentrification. Un film de Primitivi

Petit bambou pousse en rhizomeVu par Zibeline

• 6 janvier 2021⇒13 janvier 2021 •
La bataille de La Plaine, ou comment les marseillais résistent à la gentrification. Un film de Primitivi - Zibeline

La bataille de La Plaine, ou comment les marseillais luttent contre la gentrification. Un long-métrage documentaire réalisé par Primitivi.

26 juin 2020. Sur une place marseillaise aux deux-tiers en chantier, des centaines de personnes s’apprêtent à visionner, en « avant-première mondiale », un film qui parle d’elles. Un film qui n’a pas peur des mots : La bataille de La Plaine, ce n’est certes pas Gergovie ou la Somme, mais c’est le récit de plusieurs années de lutte contre la gentrification dans un quartier connu pour son indépendance. Primitivi, « téloche de rue », a suivi caméras et perches au poing les avatars successifs de la place Jean Jaurès, dite La Plaine, où jusqu’en 2018 se tenait un marché populaire irremplaçable. Jusqu’à ce que les édiles de Marseille décident d’y mettre fin, pour un projet de requalification dispendieux (budget initial : 20 millions d’euros), et mis en application au forceps.

Et l’histoire elle est à qui ?

Une voix off explique la démarche : il fallait garder une trace de ce que les pelleteuses et les tronçonneuses allaient détruire. Une vie intense, gouailleuse, indisciplinée, rythmée par des repas de quartier, concerts, matchs de foot et vide-greniers autogérés. À chaque étape, Primitivi a filmé les habitants remontés et festifs, lors d’Assemblées de La Plaine, de bouillants Carnavals, aux côtés des forains délocalisés, chantant et manifestant leur colère. Les moments historiques, comme ce jour où des planches de la forêt de Roanne, dont on fait les cabanes de la ZAD à Notre-Dame des Landes,  ont traversé la France pour une construction collective de toute beauté.

La détresse aussi, lors d’une occupation quasiment militaire : des compagnies de CRS, fusil mitrailleur en bandoulière, ont repoussé les riverains consternés par l’abattage de leurs arbres, traînant certains à terre dans un nuage de lacrymos. Tant il est vrai que la valeur des résistants se mesure à l’ampleur des moyens déployés pour les réduire… Le « mur de la honte », bien sûr, immense enceinte haute de 2,50 mètres destinée à protéger le chantier, annoncée par un Gérard Chenoz (élu Les Républicains en charge de la rénovation) copieusement hué par les spectateurs. Quasiment autant que Jean-Claude Gaudin, Maire de sinistre mémoire.

Les trois réalisateurs, Sandra Ach, Nicolas Burlaud et Thomas Hakenholz, ont fait le choix de centrer leur film sur La Plaine, sans évoquer les effondrements de la rue d’Aubagne, qui ont endeuillé Marseille en novembre 2018. Même si les scènes de « riot porn* » les plus spectaculaires ont manifestement (c’est le cas de le dire) été filmées lors de rassemblements conjoints, avec ceux organisés en soutien à ce quartier voisin de Noailles, ainsi que les premiers actes des Gilets Jaunes.

L’art marseillais de magnifier une défaite

Sur une bande-son aux petits oignons**, l’histoire s’emballe, tire vers l’épopée, à la marseillaise, avec l’art de magnifier les défaites. Car certes, les machines sont restées, elles ont imposé leur bruit, leur poussière et leur destruction. Les forains sont loin, des tilleuls y sont passés, un des somptueux magnolias est mourant, le sol minéral renvoie durement la chaleur de cette fin juin. Mais la vitalité des habitants est toujours là. Sur l’écran, on les voit se prêter à un jeu de politique-(à peine)fiction : abandonnés par les pouvoirs publics qui n’assurent plus aucun entretien et ne ramassent plus les poubelles, ils célèbrent la naissance de la Commune libre de La Plaine, en hommage aux Communards de 1871.

Au moment du générique, dans un tonnerre d’applaudissements, ils saluaient debout la joie de la lutte, galvanisés par la fin du film, très drôle. N’en disons pas plus, sachez seulement que les Plainards, avec leur bruyante subversivité, savent se faire des ennemis jusqu’aux plus hautes touffes blondes étatsuniennes. Quant à la place, aux arbres maigres et au lisse béton, elle ne perd rien pour attendre. Avec le changement climatique, l’heure sera bientôt à la déminéralisation. « Il suffirait d’y planter des bambous ; comme les habitants de Marseille, ça pousse vite, en rhizome, et n’a pas son pareil pour éclater les pavés« , a-t-on entendu dire dans le public à la fin de la projection.

GAËLLE CLOAREC
Juin 2020

* Images d’émeutes romantisées

** Notamment Peut-être aujourd’hui je meurs, brûlante interprétation d’un texte attribué à Elisabeth Dmitrieff par la Compagnie Kta https://www.youtube.com/watch?v=Jb29FTTuMk4, une émouvante version de Plaine ô ma plaine par Armand Mestral https://www.youtube.com/watch?v=MIqN69rHwjs, des morceaux sur mesure composés par Farouche Zoé, et Chamatan, un chant de Sam Karpienia.

L’avant-première de La bataille de La Plaine a eu lieu le 26 juin sur la place Jean Jaurès, Marseille, en présence de l’équipe. Le film était précédé d’un court-métrage du collectif Dékadrage, O Terra, addio.

Sortie au cinéma prévue le 6 janvier 2021

Le long-métrage documentaire a été autofinancé par Primitivi. Une campagne pour soutenir sa diffusion est lancée sur HelloAsso : https://www.helloasso.com/associations/primitivi/collectes/la-bataille-de-la-plaine

Lire ici nos articles consacrés à la résistance du quartier de La Plaine : https://www.journalzibeline.fr/societe/les-indiens-de-la-plaine/
https://www.journalzibeline.fr/societe/lart-est-public/

Retrouvez également sur notre WebRadio et WebTV les sons et vidéos réalisés sur ce sujet :

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Photo : G.C.