Des tables rondes qui interrogent et une conférence chantée de Naïma Yahi au MuCEM

Penser, (ne pas) manger, chanterVu par Zibeline

• 27 juin 2014⇒28 juin 2014 •
Des tables rondes qui interrogent et une conférence chantée de Naïma Yahi au MuCEM - Zibeline

Penser l’altérité, l’étranger, l’indésiré, et les frontières du «nous», en une Nuit des Idées où la parole s’échange entre chercheurs, musiciens, et auditeurs installés autour de tables conviviales… Le Théâtre National de Bordeaux l’a fait, en sa ville qui a prospéré de la traite négrière, le MuCEM l’a proposé à Marseille, porte des colonies, face à la mer, le 27 juin. Un apéritif, deux irruptions sonores de Forabandit dont les trois compères croisent vigoureusement subtilité occitane et âpreté anatolienne ou l’inverse tout aussi bien ; enfin et surtout quatre tables rondes qui interrogent. Sur «notre» rapport avec l’Algérie, sur ce qu’on appelle un «immigré de troisième génération», ce qui évidemment n’a pas de sens. Sur l’histoire du rejet de l’Islam, peu à peu déclaré «insoluble dans la République». Sur les Harkis, les Chibanis, les musulmans français, l’histoire des colonies. Plus analytiquement grâce à Fethi Benslama sur la nécessité de l’altérité et les frontières mouvantes du «nous». De belles idées finement exposées, sur le cosmopolitisme et les échecs du présent, laissaient cependant une impression étrange : l’hospitalité, maître-mot de la rencontre, paraissait quelque peu vidée de son sens (hormis l’apéritif offert par le MuCEM) lorsque l’on sait que Gérald Passédat, qui a l’exclusivité de la restauration, propose des jambons beurre à 6€50 avant de fermer à 21h les soirs de nocturnes ! Il est regrettable que le MuCEM ne parvienne pas davantage à métisser son public ; si les intervenants venus de toute la Méditerranée étaient entendus par des convaincus, attentifs et approbateurs, une fois encore les seuls noirs et arabes étaient les vigiles, miroir ironique d’un «entre-soi» pas forcément choisi…

Bref, convivialité et métissage étaient dans les mots, les esprits et sur scène, mais pas dans le public. Ce qui dénotait bien des concepts absents du débat : il ne fut que très peu question de la correspondance du rejet de l’étranger avec celle du pauvre, par sa classe voisine tout juste sortie de la pauvreté ; assez peu du rôle aliénant des médias ; et pas du tout, parmi ces intervenants majoritairement masculins, de la disparition des femmes de la sphère publique dans les quartiers où ceux qui sont perçus comme «étrangers» dominent en nombre. Dès lors le rappel historique de ce que les «étrangers» ont apporté à la France sonnait comme un argument défensif, justifiant l’autre en tant qu’élément bénéfique, sans énoncer cette vérité simple : un homme vaut un homme, et n’a pas à être vertueux pour mériter d’être traité comme tel.

Seule peut-être la dernière table ronde, «Faire monde commun face au vertige des identités», a dépassé le couple infernal hospitalité / hostilité en donnant la parole au «souci de l’autre» sorti du concept-light par l’expertise de Fabienne Brugère et le réalisme tout terrain du sociologue Christian Laval membre du CA de Médecins du Monde.

Le lendemain le public n’était guère plus métissé ni plus jeune, mais la conférence chantée proposée par Naïma Yahi, spécialiste de l’histoire de l’immigration et formidable animatrice, était propice à un partage plus immédiat, et sans doute plus juste. Certes les seuls à savoir chanter en Arabe étaient des Libyens de passage… mais le rappel en acte de cette mémoire partagée, de Dalida, Aznavour à Idir ou Khaled, montrait mieux que des mots comment l’immigration avait construit notre culture populaire. Celle qui constitue un «nous» ouvert, chantant, mixte, mouvant…

AGNÈS FRESCHEL et MARIE-JO DHO
Juillet 2014

Ces soirées se sont déroulées au MuCEM, Marseille, les 27 et 28 juin

Photo : Conférence-chantée-©-MuCEM

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