Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub
Vu par Zibeline

Penser les images

 - Zibeline

Le nouveau cycle des Mardis du MuCEM a commencé par une rencontre d’une très belle teneur. Michel Guérin, qui sait regarder les images en philosophe, venait parler de leur pouvoir, et se demander s’il relevait de la croyance, s’attachant à poser quelques concepts de base sans lesquels toute réflexion sur l’image passe à côté de son objet. En rappelant par exemple qu’on ne demande pas à une croyance d’être vraie, mais d’entrainer une adhésion (Bergson) ; que le «Krach philosophique et existentiel de l’idée de Dieu» survenu à la fin du 19ème siècle, le nihilisme, le bouleversement Nietzschéen, a mis fin à la pensée platonicienne et chrétienne, et par là même bouleversé notre rapport aux images. Surtout, fondamentalement, il expliqua que l’image n’est pas un objet, unique, mais un rapport, double, une relation. Le signe d’autre chose : il n’y a d’image que lorsqu’on regarde un objet pour ce qu’il signifie. Et ce sont les images qui donnent à la pensée «leur chair» : sans un «fond d’iconicité», sans retour à l’intuitif, à l’exemple, à ce que l’on peut voir, à l’analogie (les images littéraires), la pensée tourne en rond, et ne produit pas de concepts.

Thierry Fabre l’orienta ensuite judicieusement vers la pensée de l’image aujourd’hui, dans la Société du spectacle, en passant une archive de l’INA sur Guy Debord. Michel Guérin expliqua que l’essai de Debord ne parlait pas de l’image mais du spectacle, c’est-à-dire de «l’image outrée», de la marchandisation de l’image qui induit une perte du désir : nous en sommes «littéralement gavés comme des oies», et la déferlante nous prive de l’attente, sans laquelle il n’y a pas de désir, donc pas d’image. Car on ne peut «croire» à celles-ci que si elles sont rares, uniques, si la «reproductibilité technique» ne nous fait pas perdre le rapport à l’objet représenté, à l’authenticité liée à l’unicité, qui est de l’ordre du sacré. La société du spectacle fabrique des «illettrés iconiques», qui sont «les mêmes que les illettrés du verbe» parce qu’ils ne savent pas lire les signes, seulement subir leurs assauts.

La solution, demande Thierry Fabre ? Détourner le regard, apprendre à déchiffrer, à lire l’image. Repenser l’opposition religieuse entre iconoclastes et iconophiles (Platon qui a peur de la représentation, de la mimesis, contre Aristote qui pense qu’on apprend en imitant, par la mathesis) qui ressurgit aujourd’hui : «Si on idolâtre les images on en fait des fétiches, on perd le rapport à l’original, le lien, le signe. Les iconophiles adorent Dieu au-delà des images, qu’ils vénèrent modestement, comme signes.» Toute image est image de…

AGNÈS FRESCHEL

Avril 2012

 

La réflexion sur le pouvoir des images, dans laquelle le MuCEM veut trouver des appuis pour l’élaboration de ses collections et leur présentation, se poursuivra le 15 mai avec François Cheval, conservateur du musée Niepce, fou de photo.