Éblouissant concert d’Alexandre Kantorow à la Roque d’Anthéron

Passeur d’émotionsVu par Zibeline

Éblouissant concert d’Alexandre Kantorow à la Roque d’Anthéron - Zibeline

Soirée d’exception sous la conque du parc de Florans au cours du Festival international de piano qui en compte tant : le jeune pianiste, Alexandre Kantorow, déjà présent au festival l’an passé, auréolé de son premier prix au Concours Tchaïkovski de Moscou (seul Français à l’avoir obtenu, et ce à vingt-deux ans !), revenait avec un programme éclectique s’attachant à des pages de Brahms, Debussy et Chopin. Les deux premières Ballades opus 10 de Brahms ouvraient le concert de leur poésie narrative. Inspirée d’un poème écossais, Edward, la Ballade n°1 invite à un retour aux légendes de la tradition des bardes ou d’Ossian, avec ses harmonies au phrasé lumineux. Les deux pièces jouées sans interruption instaurent une gravité mélancolique parcourue d’éclats passionnés. Le pianiste nous englobe dans sa bulle, offre sa lecture, humble, intelligente, sensible, laisse entendre les silences, alors que les oiseaux dans les arbres s’égarent en piaillements désordonnés. L’artiste était rejoint par l’éblouissant violon de Liya Petrova dans la Sonate pour violon et piano en sol mineur de Claude Debussy. À cette dernière œuvre majeure du compositeur, qui mourut à peine une année après sa création et la disait « pleine de joyeux tumultes », les deux musiciens savent rendre tour à tour vivacité fantasque et accents mystérieux d’où sourd une sombre angoisse. Conçu à l’origine comme une Sonate pour clarinette et piano, puis transcrite pour l’alto par son auteur, la Sonate pour alto et piano n° 1 en fa mineur opus 120 de Brahms ouvre ses lignes mélodiques souples à l’altiste Antoine Tamestit. Profondeur et largeur des sons, élégance fluide des traits, les cordes frottées répondent aux cordes frappées avec une finesse et une pertinence rare, la tessiture des instruments trouve ici une plénitude souveraine, sans recherche de virtuosité, mais donne toute sa dimension au terme d’interprète. Celle-ci devient encore plus évidente lors du Concerto pour piano n° 2 en fa mineur opus 21 de Chopin, dans une version réduite pour piano et quintette à cordes (Liya Petrova, David Petrlik, violons, Antoine Tamestit, alto, Aurélien Pascal, violoncelle, Yann Dubost, contrebasse). La puissance de l’interprétation vient aussi du fait que tous sont de grands solistes qui jouent vraiment ensemble, en une  pertinente et espiègle complicité. Tout s’équilibre dans une égale aspiration à exprimer l’indicible. On oublie l’orchestre, cette formation minimale suffit, décline les remuements d’une âme avec une sensible subtilité. Le piano épouse les mouvements les plus intimes de la pensée, des émotions. Les phrasés aériens arpentent le clavier avec une sûreté précise et expressive. La technique sans faille se ploie au service de l’expression. L’interprète est un fabuleux passeur, ne s’impose jamais, mais livre une lecture fine des pages qu’il sert et leur accorde une présence nouvelle, une puissance inégalée. En bis il offre (rarement le terme offrir n’est aussi juste) le somptueux final de L’Oiseau de feu de Stravinsky. Éblouissements.

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2020

Concert donné dans le cadre du Festival international de piano de la Roque d’Anthéron, parc de Florans.

Photographie A. Kantorow, L. Petrova, A. Pascal © Christophe Grémiot 2020