« Objet musical créatif », Peer Gynt au Corum de Montpellier

Pas un héros, pas un opéraVu par Zibeline

« Objet musical créatif », Peer Gynt au Corum de Montpellier - Zibeline

La musique de Peer Gynt est présente à toutes les oreilles, mais la genèse des deux Suites d’Edvard Grieg est pourtant méconnue. Romantiques mais grotesques, narratives mais symbolistes, on ne sait trop ce que leurs tableaux illustrent : la Norvège, la simplicité, les Nixes et les Trolls ? Conçue portant à l’origine comme une musique de scène, ses mouvements sont intimement liés au drame poétique d’Ibsen, et suivent l’itinéraire initiatique d’un personnage qui traverse le monde mû par un désir nietzschéen mais une volonté faiblarde, aimant les femmes mais saccageant tout, de son village nordique jusqu’au désert africain.

C’est à partir de cette musique de scène écrite en 1876 avant les Suites (1888 et 1891) que la production de l’Opéra National de Montpellier (et de l’Opéra de Limoges) retrouve l’intention originelle. Et parvient, grâce à l’adaptation mi-dramatique mi-narrative d’Alain Perroux et à la mise en scène de Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, à en sublimer l’esprit.

Car ce n’est pas un opéra, mais un « objet musical créatif ». L’orchestre est sur la scène, intégré à la scénographie, portant le drapeau norvégien comme un emblème, dirigé avec une grande sensibilité par Michael Schønwandt : tempo échevelé mais sans excès dans L’Antre du géant de la montagne, magnifiques couleurs dans Au Matin, et des solos parfaits par les musiciens d’un orchestre grandiose. La musique, sublime, subtile, forcenée, éclate, s’apaise, danse avec Anitra, accompagne, prend le champ. Chanteurs, acteurs et chœurs évoluent sur des passerelles, manipulent des petits objets projetés sur un écran en forme de maison, ce foyer que Peer Gynt ne sait pas construire. Car le personnage détruit les équilibres, cherche la gloire et l’aventure, fuit, abandonne. La mort de la mère, emmenée sur un carrosse imaginaire, la tempête où la musique devient le décor du fracas, La Chanson de Solveig, berceuse magnifiquement interprétée par Norma Nahoun, sont des moments inoubliables. Et ce Peer Gynt réconcilie le texte et le chant, le théâtre et l’opéra, la musique et le récit initiatique. Intergenre ?

AGNÈS FRESCHEL
Février 2018 

Peer Gynt a été donné au Corum, Montpellier, par l’Orchestre et le Chœur Nationaux, les 12 et 13 janvier

Photographie : Peer Gynt © Luc Jennepin