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Vu par Zibeline

Je m'appelle Nathan Lucius de Mark Winkler, un roman implacable

Pas de verre chez les fous

Je m'appelle Nathan Lucius de Mark Winkler, un roman implacable - Zibeline

La construction est implacable, et redoutable. Je m’appelle Nathan Lucius du sud-africain Mark Winkler raconte en 67 265 mots l’histoire d’un jeune homme ordinaire – vraiment ? –  au parler cash et aux manières dissolues. Son roman démarre fort par un « j’aime, j’aime pas » en guise de carte d’identité. Puis on découvre un héros bavard aux pensées anarchiques, au babil imagé et saccadé : phrases extrêmement courtes, images saugrenues et papillonnantes, parfois sans queue ni tête. L’écriture, déconcertante au début, sert le roman bâti en trois chapitres : Après, Avant, Avant et Après. Un process ingénieux qui préserve le suspens, perd le lecteur, le rattrape par la manche et lui permet de lever le voile sur tous les points laissés délibérément dans l’obscurité. Car Mark Winkler ponctue son récit de minuscules indices qui devraient nous mettre sur la voie : « La matinée a le potentiel d’un fou qu’on vient d’allumer »… 67 265 mots découpés au laser prononcés par un jeune homme ordinaire qui raconte sa vie comme il parle et, à dire vrai, celle-ci n’est pas folichonne ! Un travail dans la vente d’espaces publicitaires, des relations affectives et sexuelles en pointillés, un passé familial ombrageux, et des divagations permanentes. Un peu perdu par ses paroles chaotiques, le lecteur ressent d’abord irritation et ennui. Très vite l’auteur provoque un électrochoc quand, à la demande de Madge, sa vieille amie atteinte d’un cancer, Nathan Lucius se plie à son injonction et la tue. Là, le livre bascule et on se prend de sympathie pour lui (un comble !), soudain plus attentif à ses pensées, ses jérémiades, ses actes décousus, ses fragilités. Les mots crépitent et précipitent le récit dans un tourbillon incessant, parfait miroir de ses délires. Mark Winkler réussit l’exploit de nous placer dans la tête de son héros au point de ressentir ses propres douleurs physiques. À mi-parcours, le livre bascule une seconde fois : il remonte le temps jusqu’à « Avant », reconstitue le puzzle pièce par pièce ; les indices prennent tout leur sens, ses paroles et ses actes aussi. Comme Nathan Lucius, on comprend désormais où il se trouve : « dans un asile de fous sorti d’un film d’horreur », et pourquoi. Implacable, non ?

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Janvier 2017

Je m’appelle Nathan Lucius Mark Winkler
Métailié, 20 €