Micheline Welter lit Hélène Bessette au Bois de l’Aune

Pas dans les clousLu par Zibeline

Micheline Welter lit Hélène Bessette au Bois de l’Aune - Zibeline

Premier Rebonds de l’année et un nouveau petit bijou de lecture déniché par Micheline Welter : Ida ou le délire d’Hélène Bessette, dernier roman publié (en 1973) de cette auteure inclassable, l’une des pionnières du « roman poétique », admirée et soutenue par des écrivains comme Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Raymond Queneau… Mais « sans doute trop singulière pour son époque », sourit Micheline Welter qui évoque l’insuccès de celle qui fut pourtant primée avec le Prix Cazes de la brasserie Lipp pour son premier roman, Lili pleure, en 1954, et fit régulièrement partie de la liste des textes retenus pour le Goncourt. Éditée en petits tirages, se refusant à tout compromis, elle avait une haute conscience de l’insolite de son écriture, dès sa mise en page « atypique » qui ne se refuse ni feuillets blancs ni retours à la ligne intempestifs en une poésie visuelle qui met en relief intonations, remarques, humour, détachement, avec une clairvoyance teintée de vitriol. Le personnage principal, éponyme du titre, Ida, la domestique, morte écrasée par un camion, est évoquée par tout un faisceau de regards surplombants, de voix mêlées, discordantes, les « maîtres » parlent de leurs serviteurs, ces invisibles qui leur sont en tous points « inférieurs » et « opaques » et qui pourtant leur échappent, par leur mutisme, leurs sourires muets, leurs remarques énigmatiques. C’est dans cette obscurité de l’autre que s’installe le roman, au cœur de la faille béante entre les classes sociales. L’incipit fulgurant s’attache aux pieds du personnage, décrits par une succession de lieux communs, d’insinuations perverses et d’interrogations cinglantes, (« Ida ne regardez plus vos pieds, il vous arrivera quelque chose ») qui déboulent sur la conclusion qu’« Ida ne marchait pas comme nous », d’ailleurs, la fracture se marque aussi dans le langage, « nos mots ne sont pas les siens (…) elle ne pense pas comme nous ». La perversité du langage se retrouve dans l’invitation « vous êtes ici chez vous », alors que non bien sûr, elle est domestique chez des patrons. Les mensonges des formes, la duplicité des mots, la confusion de propriété deviennent la moelle du texte : « comme toujours l’erreur fait le roman ». Et peu importe si Ida aimait les fleurs, se qualifiait d’« oiseau de nuit », ou ratait les confitures malgré les injonctions de la maîtresse de maison qui égrène ses reproches posthumes autour d’une tasse de thé, parle argent, manteau récupéré… La réalité sombre d’une exploitation d’autant plus puissante qu’elle se déguise de termes lénifiants, se dessine, insidieuse et terrible.

La lecture de Micheline Welter donne à entendre toutes ces nuances avec une intelligence pertinente, accorde au texte une vivacité percutante, et un sens clair malgré sa construction « éclatée, cubiste, de voix qui se croisent ». « Le poids du public déplace la lecture, espace très intime par nature, dont l’intimité est alors mise en jeu, affirme-t-elle lors de la discussion animée qui suit, ce texte très complexe ouvre beaucoup de possibles, comme une partition, son problème est le rythme à trouver, à rendre, d’où la nécessité des silences. » Elle nous fait entrer dans « le flux de cette pensée compulsive », qui donne à lire et relire les fonctionnements de notre société.

MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2020

Lecture donnée dans le cadre des Rebonds du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence, le 9 mars 2020.

Photographie : Micheline Welter © X-D.R.

Théâtre du Bois de l’Aune
1 Place Victor Schoelcher
13090 Aix-en-Provence
04 88 71 74 80
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