Retours sur les festivals musicaux de juillet 2019, dans le sud de la France

Parcours de juillettiste sur la route des festivals de musique

Festival de Thau

Valorisant la thématique environnementale depuis ses origines, le Festival de Thau a choisi le réalisateur, écrivain et figure du mouvement Colibris Cyril Dion comme maître de cérémonie d’un grand concert collectif sur le port de Mèze. Au programme, musique et appel à la mobilisation avec à l’affiche des artistes aussi variés que Nach (Anna Chedid), Kalune, Féloche, Emily Loizeau, Hugh Coltman, Gaël Faure, Piers Faccini et Aziz Sahmaoui qui ont conclu la soirée par le titre on ne peut plus explicite de Patti Smith People have the power. Plusieurs reprises ont ponctué le concert. Un peu plus tôt, c’est sur Try with a little help from my friends qu’a communié la joyeuse troupe. Après une version orientalisante de Chic Planète de l’Affaire Louis Trio par Féloche et avant que Gaël Faure entonne le Get up Stand up de Bob Marley. Toujours dans la thématique donc. Plus facétieuse, Emily Loizeau chante son aversion pour le Plateau repas, symbole de la société de l’aggloméré. Toujours aussi remarquable de finesse, Piers Faccini a confirmé ses talents de troubadour de notre temps et Aziz Sahmaoui d’immense musicien aux multiples influences. Un seul regret, certaines interventions ambivalentes de Cyril Dion qui prône « la révolution tranquille » pour « construire un nouveau système et réorienter la société » tout en mettant au même niveau de responsabilité dans la crise actuelle nos modèles économique, financier et social. Carton rouge.

Ce concert a eu lieu le 18 juillet dans le cadre du Festival de Thau, à Mèze


Jazz à Junas

Au cœur de carrières d’où fut extraite la roche pendant 2 000 ans, Jazz à Junas proposait sa 26e édition, avec pour thème « Voyage en Orient ». Après Dorantes, Rabih Abou-Khalil ou encore Avishaï Cohen, le festival donnait carte blanche au Trio Chemirani  pour sa soirée de clôture. Les frères Bijan et Keyvan et leur maître de père Djamchid ont invité pour l’occasion un autre maître, de la kora celui-là, le Malien Ballaké Sissoko. Ou quand les musiques savantes persanes dialoguent avec la tradition mandingue. La famille franco-iranienne excelle par son jeu délicat au zarb autant que par son aisance dans l’improvisation. L’instrument émet une sonorité différente selon s’il est frappé ou frotté, selon aussi le positionnement des doigts. Les musiciens alternent mélodies à l’unisson et jeu des questions-réponses musicales entre le paternel et sa progéniture. Adepte des scènes partagées et des croisements d’esthétique, Sissoko se mêle subtilement au trio qui devient quartet, dans un esprit très jazz d’échanges et d’improvisations. Passant du zarb au daf, avec la même dextérité, Bijan et Keyvan interviennent aussi avec leurs propres instruments à corde, saz et santour. On ne parvient plus à distinguer laquelle des deux cultures musicales influence l’autre. Est-ce la harpe africaine qui s’immisce dans les partitions orientales ou les rythmes de Perse qui s’aventurent en terres mandingues ?  

Le Trio Chemirani et Ballaké Sissoko se sont produits le 20 juillet à Jazz à Junas.


Les Transes Cévenoles

Il y a des festivals qui, même au bout de 22 éditions, ne perdent pas leur âme, ne transigent pas sur leurs valeurs. Les Transes Cévenoles, à Sumène, sont de ceux-là. Cette année encore, l’association les Elvis Platinés avait construit une programmation léchée, qui n’oppose pas les notions de risque et d’exigence à une approche populaire. En accueillant Fred Nevché dans un prieuré reculé, à une dizaine de kilomètres du village par une route sinueuse, les organisateurs ne pensaient sans doute pas devoir ajouter des chaises. L’artiste marseillais semblait le premier surpris. Accompagné aux clavier, machines et voix par son complice Martin Mey, il a interprété des morceaux de son dernier album Vadevaqueros. Le nom d’une plage andalouse jusqu’à laquelle il nous emmène au cours d’un voyage musical et verbal. Sur une electro douce et mélodieuse, ponctuée de quelques accords de guitare, la voix et les mots de Nevché, ni véritablement slam ni tout à fait spoken word. Mais une poésie urbaine qui peut aussi s’aventurer vers les grands espaces, des territoires nocturnes, des rêves improbables. Non pas un « road movie » mais plutôt des « road songs ». Nonchalant et grave à la fois, l’auteur-compositeur-interprète exprime les questionnements d’une génération d’entre-deux siècles qui peine à s’émanciper d’un système mortifère pour ériger un nouveau modèle commun. 

C’est un voyage plus concret géographiquement que propose Delgres : un aller-retour circulaire entre la Guadeloupe et la Louisiane. Ayant choisi comme nom de groupe le patronyme d’un symbole de la résistance à l’esclavage, le trio impose sur scène le son singulier qui les a révélés sur l’album Mo Jodi. Rugueux et lumineux, le blues de Delgres s’affirme comme une musique de mémoire autant que de combat. Chanteur, auteur et compositeur, Pascal Danaë est aussi à la guitare Dobro, entouré de Baptiste Brondy à la batterie et Rafgee aux tuba et sousaphone. Une formation assez inédite pour mettre du lien et faire apparaître l’évidence de passerelles entre le blues des Noirs américains et les sonorités caribéennes des Antilles. Si le concert démarre par le titre en anglais Can’t let you go, c’est en créole que se poursuit l’odyssée de Delgrès, voguant du rock le plus épais à la transe brûlante. À travers des chants de lutte et d’espoir, le répertoire aborde la question de l’identité par le prisme du respect, de la dignité et de la fraternité. Un message qui, dans ce festival militant, a fait mouche.

LUDOVIC TOMAS
Août 2019

Fred Nevché et Delgrès étaient programmés le 21 juillet aux Transes Cévenoles, à Sumène.