« L'ombre d'une vie » d'Asada Jirô est paru aux Éditions Picquier

« Par une nuit de neige, un voyageur… »Lu par Zibeline

« L'ombre d'une vie » d'Asada Jirô est paru aux Éditions Picquier - Zibeline

En reprenant et détournant un titre de Calvino, il est possible d’entrer dans le très beau roman d’Asada Jirô. Le texte est bien celui d’un voyage intérieur dont la géographie poétique est celle de Tokyo et plus particulièrement de la ville à travers le prisme de son histoire moderne à l’ère Showa, celle de l’Empire japonais expansionniste, anéanti par les attaques américaines, se relevant dans les années soixante et connaissant ensuite le sort de nombre de sociétés occidentalisées que les parcours en métro tracent comme un itinéraire de vie, celle de monsieur Takewaki. Peu avant Noël, par une nuit de neige, cet homme qui incarne une certaine réussite sociale est victime d’un AVC dans le métro, alors qu’il rentre chez lui, après avoir assisté à la fête célébrant son départ à la retraite. L’unité de lieu du récit est le service de soins intensifs dans lequel il est soigné : il est plongé dans le coma. De ce lieu d’immobilité, d’inconscience profonde vont surgir une série de « micro-récits ».

Le titre du roman en japonais est Omokage, qui peut se comprendre ici comme image intérieure, vision immatérielle. Le personnage se demande d’ailleurs à maintes reprises s’il rêve, s’il est soumis au pouvoir des drogues administrées par les médecins, s’il est aux prises avec des « hallucinations délectables », s’il est en train de « lâcher la bride à ses souvenirs ». Tout un « monde énigmatique » l’emporte aussi bien dans des rencontres mystérieuses et poétiques sous la neige ou au bord de la mer avec des femmes inconnues, à partir du deuxième chapitre (Madame Neige ; Irie Shizuka). Il retrouve aussi des figures de sa vie (famille ; ami d’enfance, collègue ; voyageuse sur sa ligne de transport…). Il semble aussi comme descendre chez les morts lorsqu’il rejoint son jeune fils disparu dans son enfance ou celle qui fut sa mère.

La neige et le temps merveilleux de Noël « illustrent » cette déambulation un peu à la manière des paysages d’hiver de nombreuses estampes japonaises. On sait aussi que c’est un motif cher à l’écriture d’Asada (Le cheminot, Picquier poche). La subtilité du travail de l’auteur réside dans les symétries qu’il construit entre la quête des origines du héros qui est un enfant abandonné et la matière de son écriture qui s’affirme dans l’imaginaire, dans le soliloque de l’homme intubé. L’une des scènes primordiales, à la fin du roman, est dite deux fois : d’abord d’un point de vue quasi réaliste dans laquelle la jeune fille finit par abandonner son nourrisson dans une rame du métro en 1951, et la seconde où c’est le narrateur Takeshi, dans le coma, qui refait l’itinéraire des mêmes stations et voit sa mère sous les traits de la petite voleuse. Comme s ‘il s’agissait là d’un hymne, d’un retour à la vie. 

MARIE DU CREST
Avril 2020

L’ombre d’une vie
Asada Jirô, Traduit du japonais par Jacques Lalloz
Éditions Picquier, 22 euros