Vu par Zibeline

By Heart, quand les spectateurs aussi, doivent apprendre leur rôle

Par cœur a ses raisons

By Heart, quand les spectateurs aussi, doivent apprendre leur rôle - Zibeline

Tiago Rodrigues propose une forme qui peut sembler anecdotique : il convoque 10 spectateurs sur scène pour qu’ils apprennent par cœur un sonnet de Shakespeare. Le sonnet 30, sur la mémoire, et les sentiments enfouis qui reviennent avec le souvenir. La forme est plaisante. Vaine ? Rapidement Tiago Rodrigues tisse des liens entre apprendre, résister et disparaître. Sommes-nous ce que nous retenons ?

Le metteur en scène convoque Steiner, puis Pasternak qui face à la menace de l’arrestation par Staline fait réciter à son public le sonnet en russe, la femme d’Ossip Mandelstam qui faisait apprendre par cœur les poèmes de son mari déporté par Staline, pour qu’ils existent. Puis Bradbury, Farenheit 451, et cette vieille dame qui meurt avec ses livres parce que c’est bien sa mémoire, donc elle-même, que les pompiers détruisent en incendiant sa bibliothèque.

L’amour des livres est parfaitement dit mais, au-delà, l’amour des mots que l’on apprend, que l’on ingère, que l’on fait siens. Pendant que ces anecdotes et extraits s’égrènent, les 10 spectateurs convoqués apprennent le sonnet vers à vers. Enfin Candida surgit, la grand-mère de Tiago Rodrigues, qui aime lire depuis toujours, et devient aveugle. Candida qui veut apprendre par cœur un dernier livre. Alors, face à la mort, face à la perte de la mémoire, l’espace de la scène s’ouvre vers une émotion que l’on sentait sourdre sous cette forme étrange. Les mots que l’on a appris nous constituent, nous préservent des impérialismes, nous maintiennent en vie. Et notre mémoire, qui nous fait souffrir, est aussi ce qui nous fait vivre.

Je souffre au dur retour des tortures souffertes
Je compte d’un doigt las, de douleur en douleur
Le total accablant des blessures rouvertes
Et j’acquitte à nouveau ma dette de malheur.
Mais alors, si mon âme, ami, vers toi se lève
Tout mon or se retrouve et tout mon deuil s’achève.

AGNES FRESCHEL
Janvier 2017

By Heart a été joué au Théâtre Joliette-Minoterie, Marseille, du 1er au 3 décembre

Photo : © Magda-Bizarro


Théâtre Joliette
2 place Henri Verneuil
13002 Marseille
04 91 90 74 28
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