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Retour sur le Festival de Pâques à Aix-en-Provence

Pâques aux merveilles

Retour sur le Festival de Pâques à Aix-en-Provence - Zibeline

Le Festival de Pâques égrène pour la septième édition l’éclectisme de ses concerts, explorant les partitions et osant la création.

Le Festival programme comme chaque année une des deux Passions de Jean-Sébastien Bach pour le Vendredi Saint : cette année, ce fut celle de Saint Matthieu, la plus longue et la plus exigeante musicalement. La partition géniale de Bach alterne récitations de l’Evangile, airs et chorals d’une grande complexité ; son ampleur, d’une théâtralité toute baroque, demeure le vecteur de la piété protestante. Est-ce à cause de cette dualité que Michel Corboz et son ensemble vocal et instrumental de Lausanne semblent peiner à choisir leur camp ? Si la direction minimaliste développe une belle alchimie entre chœurs et solistes et une architecture musicale très travaillée, elle s’égare parfois : les voix et instruments recourent souvent au vibrato, sont comme mises en sourdine. Les phrasés onctueux et la rondeur du son étouffent les dissonances et les tensions harmoniques et narratives. Face à une œuvre si tragique, ce parti pris et ce manque de profondeur se font ressentir. Même si le timbre nu et l’expressivité des voix de la soprano Ana Quintans et du baryton Peter Harvey s’emparent avec plus de justesse de la partition.

Pianiste virtuose

Aucun bémol en revanche pour le concert du pianiste Arcadi Volodos qui livrait une interprétation en épure des Six moments musicaux de Franz Schubert après son élégante Sonate pour piano n°1 en mi majeur D 157. La sobriété du jeu rend évidents les passages les plus complexes, les nimbant d’une charge poétique où se mirent les silences. Puis, comme taillées sur mesure pour cet orfèvre, suivaient quelques Préludes de Rachmaninov, ces pièces que le compositeur russe écrivit en hommage aux 24 Préludes de Chopin. Lumineuse, sa septième Romance, Zdes’ khorosho, initialement pour piano et voix sur les mots du poète Glafira Galina, évoque un paradis éthéré, réminiscence d’émotions tendres, sur un arrangement de Volodos lui-même. Les Morceaux de fantaisie, au nom peu programmatique, nous emportent dans une rêverie irisée tandis que l’Étude-Tableaux n° 3 en mi mineur, Grave (Rachmaninov ne donnait pas de titre plus suggestif à ces tableaux impressionnistes), nous plonge dans une méditation onirique. L’architecture passionnée des œuvres de Scriabine vient clore le concert portée avec puissance, feu d’artifice éblouissant que l’artiste généreux complète par cinq rappels.

Création mondiale

Le Trio Zadig, déjà récompensé par onze prix internationaux, accordait sa virtuosité au Trio avec piano en la mineur de Ravel, se glissant dans tous les registres avec une fine sensibilité, entre moments recueillis et flamboiements émerveillés. Boris Borgolotto (violon), Marc Girard-Garcia (violoncelle) et Ian Barber (piano) s’immisçaient aussi avec intelligence et esprit dans les œuvres du jeune compositeur Benjamin Attahir. Ainsi Asfar, pour trio avec piano, « voyage » en arabe, sonne comme un clin d’œil à Zadig, ce personnage de Voltaire qui tient son nom de la double étymologie « le juste » en hébreu et « le vrai » en arabe… Violon et violoncelle souvent à l’unisson, dialoguent, s’éloignent puis se fondent, alors que le piano suit sa voie virtuose, pulsation terrienne, et poursuit sa route indépendante lorsque la voix de la soprano Raquel Camarinha, aérienne, laisse entendre l’indicible, ourlant d’une subtile spiritualité les vocalises De l’ineffable. La voix est instrument et se passe de la formulation de mots. Le violoncelle la suit, joué sans archet, comme un luth oriental, dans Corema Album. La grâce mutine de la soprano et l’élégance du jeu du trio complété par la présence du compositeur au violon se mêlaient pour la création mondiale d’une œuvre commandée par le Festival de Pâques : Poemas da despedida, sur des poèmes de Mia Couto, écrivain mozambicain, d’expression portugaise (prix Camões 2013 pour l’ensemble de son œuvre). Univers lumineux servi par des artistes d’exception !

SUZANNE CANESSA et MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2019

Le Festival de Pâques a eu lieu du 13 au 28 avril à Aix-en-Provence

Photo 1 : Passion selon Saint Matthieu c Caroline Doutre

Photo 2 : Trio Zadig et Raquel Camarinha c Caroline Doutre