VIH et Covid : le Mucem donne la parole à ceux qui ne l'ont pas

Pandémies aux cimaisesVu par Zibeline

• 11 janvier 2022⇒2 mai 2022 •
VIH et Covid : le Mucem donne la parole à ceux qui ne l'ont pas - Zibeline

Deux nouvelles expositions proposées par le Mucem cet hiver, au carrefour des dimensions sanitaires, sociales et politiques de deux épidémies : Covid et VIH.

55 jours : la durée du premier confinement

Las des frénésies médiatiques autour de la pandémie de Covid ? Déconnectez-vous, puis allez tranquillement au Centre de conservation et de ressources du Mucem, à la Belle-de-Mai, pour prendre le temps de penser à ce que nous vivons dans l’urgence depuis deux ans. La commissaire de l’exposition Psychodémie, Aude Fanlo, invite à ce recul, en revenant au tout début de la crise, lors du premier confinement. À cet effet, elle a proposé au photographe Antoine d’Agata de se confronter à la collecte réalisée par le Mucem au printemps 2020. Le musée avait alors réagi rapidement aux mesures exceptionnelles mises en place par l’État, en sollicitant le public. En très peu de temps, des dizaines d’objets, représentatifs du quotidien rétréci des citoyens français, ont afflué. L’artiste quant à lui a passé cette période objectif à la main, opposant à la tentation de l’enfermement son goût de l’errance. Un appareil photo un peu spécial, sensible non pas à la lumière, mais à la chaleur (ce qui évite l’identification des personnes), lui a ouvert les portes des lieux où l’on affrontait la maladie : hôpitaux, centres d’urgence, Ehpad. « Cette technique, avec une résolution très basse, va droit à l’essentiel. Je l’avais déjà utilisée à Hiroshima, ou au Bataclan. »

Psychodémie met en résonance ses prises de vues réalisées durant cette période de 55 jours en suspens, des gestes de soins médicaux dont l’accumulation évoque la dimension sacrée des ex-voto, avec les auto-autorisations de sortie quotidienne, les masques cousus à la main, ou les percussions artisanales destinées à applaudir les soignants. « Nous avons délégué nos libertés à la puissance publique, écrit Antoine d’Agata, qui a pris en charge la gestion sociale, économique, sécuritaire et sanitaire de nos vies. » Sur les murs du CCR, il affiche aussi ceux qui sont toujours invisibles : les sans domicile, que l’État n’a pas su mettre à l’abri, voire a obscènement verbalisés. Comment respecter les règles d’isolement, quand on n’a pas de maison ? « La rue était très éprouvante durant le confinement. Déserte, avec seulement les personnes les plus défavorisées. Les rares passants évitaient même de se regarder. À l’hôpital, j’ai retrouvé de la communication, du toucher, les gens se parlaient à nouveau. » Un milieu hospitalier qui est toujours sous tension en 2022 faute de moyens, malgré les « vagues » successives, tandis que les mesures de contrôle de la population se renforcent. À sa façon, la démarche du Mucem (dans le cadre de Taking Care, un projet européen « qui envisage les musées comme espace de soin, au sens figuré, face aux enjeux environnementaux et sociaux », explique Aude Fanlo) résiste à la violence de nos sociétés en apportant du sens.

Depuis 1981 : l’épidémie de sida n’est pas finie

Au J4, une très grande exposition traite du VIH/sida, qui depuis 40 ans marque les corps et les esprits. « Nous avons eu le souhait d’œuvrer de manière collaborative, avec un comité de suivi composé de plusieurs dizaines de personnes, concernées à différents titres par l’épidémie », souligne Florent Molle, l’un des huit commissaires à l’origine de ce travail de fond remarquable. Qui précise : « L’exposition ne parle pas du virus en tant que tel, mais des bouleversements sociaux induits par son apparition ».

Le résultat est impressionnant : 440 éléments, affiches, photographies, tracts, œuvres d’art, vidéos, dont une bonne part issus des collections du Mucem, héritier du Musée national des Arts et Traditions Populaires. Dès les années 1990, ce dernier entendait « donner la parole à ceux qui ne l’ont pas », selon le vœu de son fondateur, Georges Henri Rivière, et entreprenait de faire entrer dans la mémoire collective l’activisme de l’époque. Homosexuels, usagers de drogues, prostitué·e·s, migrants étaient les premiers touchés, avant que la société n’admette que la maladie pouvait concerner tout le monde. L’exposition pointe les questions d’alors, qui demeurent brûlantes : peut-on parler de démocratie en matière sanitaire ? Que répond l’État aux scandales, comme celui du sang contaminé ? Les malades ont-ils le droit de prendre part aux décisions qui les affectent ?

Sur un faire-part de décès adressé au Premier ministre, Hôtel de Matignon, on lit : « Cette mort aurait pu être évitée si des efforts avaient été entrepris dans les domaines de la prévention, de la recherche et des soins ». Une sculpture frappante de Markus Nine (Breaking stress IV) représente un homme tête en bas, attaché sur le capot d’une voiture, « fruit de la technologie, de l’industrie, tout comme les traitements pharmaceutiques ». Une façon pour l’artiste de figurer les lourds effets secondaires des médicaments, sources de grands profits pour les fabricants, capables de maintenir en vie, mais vécus par lui comme un esclavage. Quand la dimension humaine, au contraire, est salvatrice : en témoigne une très émouvante série de cartes postales adressées par des malades aux soignants qui les ont accompagnés.

Plus loin, une lettre de Daniel Defert, le compagnon de Michel Foucault, appelant à fonder AIDES en 1984. « Face à une urgence médicale certaine et une crise morale qui est une crise d’identité, je propose un lieu de réflexion, de solidarité et de transformation, voulons-nous le créer ? » Aujourd’hui, 38 millions de personnes vivent encore avec le sida à travers le monde. Des mobilisations intenses ont permis des avancées en termes de droits, à travers maints reculs ou stagnations. Sur les murs du Mucem, on mesure à quel point une mise en action politique, au-delà d’un sursaut vital, est indispensable dans la durée.

GAËLLE CLOAREC
Janvier 2022

Psychodémie
jusqu’au 25 mars
Centre de conservation et de ressources du Mucem, Marseille
04 84 35 14 23 mucem.org

VIH / sida
L’épidémie n’est pas finie !
jusqu’au 2 mai
Mucem, Marseille
04 84 35 13 13 mucem.org

Photos : Antoine d’Agata devant ses oeuvres et Breaking stress IV de Markus Nine -c- G.C.

Mucem
Môle J4
13002 Marseille
04 84 35 13 13
mucem.org