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Vu par Zibeline

Retour sur l’Invasion ! Transgenre à La Criée

Où sont les hommes ?

Retour sur l’Invasion ! Transgenre à La Criée - Zibeline

Assigné au masculin

Après avoir travaillé pendant des années sur le féminin, Carole Errante a voulu se pencher sur la représentation du masculin et de la virilité, vue par les femmes. Dans sa dernière création au titre énigmatique, La Mexicaine est déjà descendue, elle s’inspire de La chasse à l’homme de la jeune auteure Perrine Lorne pour disséquer la construction de la masculinité chez Harold par le prisme d’un rapport triangulaire à la mère, la sœur (Anne Naudon), et Katia (Emma Gustafsson).

Il finira par conquérir la jeune russe comme tant d’autres, à la différence que cette invitée surprise va ébranler les certitudes du « héros de la famille », en le rendant sexuellement comme professionnellement défaillant. La metteure en scène choisit le monde des galeries d’art comme contexte et le voguing comme mode d’expression, cette danse de la posture et de l’apparence, née dans les milieux gays afro-américains et popularisée par Madonna, qui pulvérise à la fois genres et classes sociales. Les autres figures masculines de la pièce sont un grand absent, le père, rayé de l’histoire familiale par la mère -jouée par l’excellent Maurice Vinçon– et Avril, frère de l’amante, qui bouscule les normes en dévoilant sa passion pour le twirling bâton, danse associée aux majorettes. Et tous sont en réalité des personnages joués par une troupe de cabaret qui tombe ses masques de catcheurs mexicains…

Interroger nos représentations des corps et des genres comme les binarités est l’intention de cette création nourrie par des ateliers de théâtre et d’écriture publics. La seconde est de faire dialoguer l’écriture contemporaine avec des pratiques artistiques populaires dépréciées (le twirling et le voguing) pour remettre en question la hiérarchie des esthétiques. Dommage que l’évolution du personnage d’Harold, finement interprété par Geoffrey Coppini, prenne du temps à se révéler et à centrer l’œuvre sur le sujet du questionnement : le rôle assigné au masculin, par lui-même mais aussi par les femmes.

Riche et kitch

Le client est roi alors quand il est riche, il devient tyran. Dans Névrotik Hôtel, Michel Fau incarne une Lady Margaret savoureuse qui a choisi, on ne sait pourquoi, un hôtel de luxe sur la côte normande. Elle ne cache pas en revanche vouloir être aimée pour son argent, qu’elle étale outrageusement. À peine arrivée dans sa chambre rose-bonbon, elle harcèle la réceptionniste. Mais son souffre-douleur, qu’elle semble aimer le plus sincèrement du monde, est le groom, assorti au décor, joué par l’athlétique et malicieux Antoine Kahan. Son « boy » qu’elle refuse de nommer -qui le lui rend bien en l’appelant Lady Margarine- et auquel elle propose de louer ses services en dehors de ses horaires de travail à des fins personnelles à première vue loufoques. Comme pour panser sa solitude et exorciser une vie sentimentale éprouvante, Margaret demande à Antoine de reconstituer à la manière d’une comédie musicale des scènes inspirées de son journal intime.

Les textes inédits de Michel Rivgauche, génial auteur de La foule pour Edith Piaf, sur les musiques mélodramatiques signées Jean-Pierre Stora et les dialogues acerbes et cyniques de Christian Siméon servent un duo de comédiens particulièrement à l’aise dans la relation vipérine. Névrotique, et divertissant.

LUDOVIC TOMAS
Janvier 2019

La Mexicaine est déjà descendue a été joué du 18 au 24 janvier, Névrotik Hôtel du 23 au 26 janvier, à la Criée, à Marseille, dans le cadre de l’Invasion ! Transgenre


Trans n’est pas ça

Après le Trissotin de Macha Makeïeff et juste avant le Miss Knife d’Oliver Py, la transidentité a le vent en poupe à la Criée. On constate toutefois que l’image de la personne trans est souvent d’Épinal : un homme blanc travesti. Tant mieux si cela œuvre à « banaliser » les questions de genre dans la société, mais pas certain  que ces figures permettent d’intégrer l’idée qu’être trans n’est pas forcément un jeu, que cela passe inévitablement par des moments de souffrance, et qu’il n’y a pas d’archétype dans les parcours, les origines sociales ou culturelles.

Que le monde de l’art intervienne dans la visibilité des personnes trans ne peut que servir la lutte contre les discriminations. Si celui-ci pouvait créer en prenant en compte un spectre plus large dans sa représentation, il contribuerait également à faire reculer l’ignorance et les préjugés.

Photo : La Mexicaine… c Agnès Maury