Vu par Zibeline

Opéra des corps

 - Zibeline

Le Ballet National de Marseille a créé à Saint-Etienne un véritable opéra : conçu comme un art total, l’opéra n’est pas de la musique ou de l’art lyrique mais, dans son essence même il est «l’œuvre», tous les arts à la fois. En mettant en scène Orphée et Eurydice de Glück, Frédéric Flamand a su retrouver cet esprit baroque des origines non en cherchant son authenticité, mais en rejoignant son esprit. Le résultat est magistral, peut-être la plus belle œuvre de Flamand à ce jour.

Il faut dire que l’intrigue tombe à pic : le chorégraphe est familier des métamorphoses, des traversées et des mythes, de la figure de l’artiste aussi, et de la transcendance ; l’histoire de ce musicien qui va chercher sa femme aux enfers semble faite pour lui… d’autant que l’œuvre de Glück, revisitée par Berlioz, laisse beaucoup de place à une narration entre les airs. Ceux-ci disent l’amour, le bien-être ou la douleur, mais ils sont encore statiques, et l’action progresse avec d’autres moyens : la danse y a toute sa place ! Elle occupe donc le plateau, et le chœur est placé dans la fosse avec les musiciens ; les trois voix solistes sont doublées, presque systématiquement, par des danseurs, tandis que le corps de ballet incarne les foules du cimetière, de l’achéron, des dieux et des hommes. Cela donne des tableaux d’une grande beauté, portés par l’orchestre et les voix comme venus des enfers, mais aussi par la très belle création plastique de Hans Op de Beeck, qui fabrique littéralement des décors de sucre, d’eau et de miniatures de ses mains gigantesques, projetées en fond de scène, donnant l’impression de manipuler doucement ce petit monde… Devant l’écran les corps s’agitent, faisant masse ou douleur, déplaçant les éléments de décor chaque fois qu’Orphée change de monde, jouant des transparences, des reflets et des doubles. La danse pourtant sait ne pas être envahissante, s’éteindre pendant les vocalises, le célèbre «J’ai perdu mon Eurydice», et ne pas toujours représenter les hésitations et émotions. Construire même des contrepoints, à la fin heureuse chantée par les voix, à la félicité d’Eurydice aux enfers…

Le plateau vocal est magnifique, Varduhi Abrahamian  et Ingrid Perruche font éclater leur talent, leurs émotions, soutenues par un chœur excellent, et par un orchestre… sans doute plus habitué à suivre les voix que la danse, et ne mesurant pas ce que la moindre accélération impose aux corps !

Les trois représentations ont reçu à l’Opéra de Saint-Etienne un accueil triomphal, avant de partir à Versailles les 24 et 25 juin. Ils seront à l’Opéra de Marseille en mai 2013, mais d’ici là Place Bargemon le 29 juin avec Métamorphoses.

AGNÈS FRESCHEL

Juin 2012