Critique: Enfin traduit en français, Noir sur Blanc de Tanizaki
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Enfin traduit en français, Noir sur Blanc de Tanizaki

Œuvre au noir

Enfin traduit en français, Noir sur Blanc de Tanizaki - Zibeline

Publié en 1928, le roman de Tanizaki Jun’ichirô, Kokubyaku, Noir sur Blanc, est enfin traduit du japonais aux éditions Picquier. Tanizaki, avec un art subtil de la distanciation, rend son personnage principal, romancier, jouet et créateur des circonstances, dépassé par la réalité qu’il a fait entrer dans son texte. L’écrivain Mizumo, image dégradée de Tanizaki, écrit une intrigue au cours de laquelle l’un des personnages, fortement inspiré de l’une de ses connaissances, meurt assassiné. Mais, par inadvertance, Mizumo a glissé, au détour d’un paragraphe, le vrai nom de cette personne : Kojima. Pour rattraper son erreur, il décide d’écrire une suite pour la commande suivante du journal qui l’emploie. Ironie du sort, peu de temps après, le réel rejoint la fiction : Kojima est abattu dans les circonstances décrites par Mizumo ! Autre détour équivoque, sa publication évoque une « histoire d’un homme obnubilé par la question de savoir s’il (est) possible de commettre un meurtre (…) sans laisser aucune trace » ! Et voilà notre auteur suspect numéro un ! Auparavant, animé par la crainte de cette éventualité, il avait même tenté de se concocter un alibi en ayant des relations suivies et tarifées avec une dame qui pourrait témoigner de son innocence au cas où la réalité viendrait concrétiser la fiction. Mais la dame ne laisse ni nom ni adresse et disparaît ! Pris au piège de ses propres écrits, l’auteur, protagoniste de son propre récit, s’englue irrémédiablement dans l’agencement implacable et pervers de son œuvre. Lui, si paresseux, qui n’écrit que sous la contrainte et dans l’urgence, dues à ses dettes innombrables, se voit au pied du mur. L’écriture, maîtresse des illusions, devient instrument de torture, diluant les frontières entre le vrai et « le manteau magique de la fiction ». Tanizaki offre ici, outre un panorama sans concession de la vie quotidienne dans le Japon des années 30, une exploration en abyme des méandres de la pensée. Un art poétique construit en une spirale implacable qui tient le lecteur en haleine de bout en bout.

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2018

Noir sur Blanc, Tanizaki Jun’ichirô
Traduction par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré
Éditions Picquier 19.50 €