Jeff Koons exposé au Mucem, tandis que sur le parvis du musée manifestent les artistes précaires

Objet, mon bel objet dis-moi si…Vu par Zibeline

Jeff Koons exposé au Mucem, tandis que sur le parvis du musée manifestent les artistes précaires - Zibeline

Pour la réouverture du Mucem, Jeff Koons Mucem. Œuvres de la Collection Pinault fait dans un registre sympathique et plutôt grand public. Qui résonne aussi comme un produit d’appel marketing.

L’idée est venue avec la rencontre du président du Mucem, Jean-François Chougnet et du directeur général de la collection de François Pinault, Jean-Jacques Aillagon. Koons au Château de Versailles en 2008, c’était lui, épaulé de la spécialiste Elena Geuna, co-commissaire aujourd’hui avec Émilie Girard, conservatrice en chef au Mucem. Le projet s’inscrit « dans l’entreprise de relecture des collections dans laquelle nous nous sommes lancés depuis plusieurs années : le travail avec Koons était un terrain de jeu rêvé ! » s’enthousiasme-t-elle. Ainsi, en regard des 20 œuvres de Jeff Koons prêtées par Pinault Collection (sauf Bourgeois Bust-Jeff and Ilona, venant des Tate and National Galleries of Scotland), 300 objets, documents et photographies du Mucem ont été choisis avec la participation active de l’artiste venu à Marseille, puis poursuivie à distance depuis New York.

Le musée marseillais avait déjà joué des rencontres avec les œuvres d’artistes tels Picasso ou Jean Dubuffet. Cependant, c’est la première fois qu’est invité un artiste vivant et impliqué dans l’élaboration et la mise en forme de l’exposition. « C’est la première fois qu’il s’est prêté au jeu de la scénographie autour de ses œuvres » insiste Pascal Rodriguez qui signe la scénographie avec sobriété et justesse. Une surprise qui contraste avec la réputation et les effets mirobolants le plus souvent retenus contre l’artiste.

Dialogues

Assiste-t-on à un dialogue fécond, ou sommes-nous devant un miroir aux alouettes ?

Les organisateurs ont fait le pari d’inviter « le public à expérimenter un parcours sans entrave, dont la lecture et l’interprétation seront laissées à la libre interprétation de chacun ». Une liberté souvent délicate à mettre à profit car appuyée sur le présupposé que la coprésence des choses suffit à donner du sens. Le visiteur sollicitera sa culture personnelle guidé par des notices muséographiques et des citations de l’artiste inscrites aux cimaises. Il lui faudra par contre, pour une approche plus charnue, les commentaires des médiateur.trice.s afin d’ éviter l’écueil tendu (volontairement) des jeux de surface d’une Moon (Light Blue) au poli absolu, absorbant son environnement, ou d’un Caterpillar Chains, apparemment enfantin, entouré de chevaux de bois d’une enfance révolue.

Le volet didactique/scientifique, maintenu ici en toute discrétion (un musée reste un lieu de connaissance et de pensée), participe d’un parcours ouvert bien que chronologique, où l’on peut se raconter de petites fictions à partir d’objets chargés d’histoire, d’un passé, mêlés aux artefacts artistiques contemporains. Quand les œuvres de Koons n’ont guère besoin d’être valorisées (la plupart d’entre-elles sont autonomes sur ce point), les pièces d’art et tradition populaire du Mucem gagnent en réciproque intérêt lorsque, par exemple, sont mis en correspondance surprenante des éléments capillaires : un ensemble de petits tableaux-reliques en mèches de cheveux extrêmement soignés en regard de grands formats à l’huile sur toile comme Elephants, figurant des chevelures où règne la confusion des images.

Entre complémentarité et tension, la scénographie rattrape par endroits le flottement des correspondances à travers le jeu des différences et contrastes, des formes, matières, couleur, échelle, réel/fac-similé, fonction-usage, anachronismes. « L’exposition de Koons à Versailles se confrontait au décorum, ici non. On a pu proposer une scénographie assez ludique autour de ses œuvres » note le scénographe. De son côté, Émilie Girard précise que « les conservateurs, de par leur formation, exploitent l’objet dans sa valeur utilitaire pour témoigner de son usage. Ici on est dans un regard complètement différent, on va placer l’objet dans une perspective d’histoire de l’art, revenir à l’esthétique, à la forme, circulaire par exemple pour les tambours, ou les cœurs, et moins en ce qui concerne leur usage ». Parfois dans un rapport littéral : chaise représentée dans Backyard, versus des chaises réelles suspendues ; le Travel Bar cerné par une ribambelle de verres et de pichets-portraits grotesques en Sarreguemines aurait-il provoqué plus de sens confronté à la Salle commune d’une maison bretonne ? Le factice qui se mesurerait à la reconstitution authentique, l’ancrage régional au voyage de luxe ? Une des salles les plus réussies est certainement celle où Lobster, l’iconique homard jeffkoonsien, participe de la mythologie du cirque et de l’entertainement. Pascal Rodriguez insiste sur la posture particulière à l’artiste qu’il a longuement fréquenté pour ce projet : « dans sa manière de faire il faut qu’il y ait une certaine euphorie à regarder ses œuvres. Pour lui il faut que ce soit toujours joyeux. Il n’aime pas le côté sombre. Il aime quand c’est assez léger ».

(Trop) chère légèreté

Une légèreté peu appréciée par les manifestants sur le parvis du musée au moment de la visite de presse (artistes, intermittents, étudiants d’art, qui occupent actuellement le Frac Paca), qui dénonçaient l’écart entre leur situation ultra précarisée et la marchandisation de l’art et de la culture. Les revendications reprenaient le texte très vindicatif du tract distribué : « Alors que la pandémie aggrave les conditions des plus précaires au profit des plus fortunés, on a ici, au Mucem, Pinault, 3e fortune de France, propriétaire de Christie’s, 2e maison de vente d’art mondiale, et d’une des collections d’art contemporain les plus cotées au niveau international, avec l’artiste vivant le plus cher du monde ! » Une manifestante renchérit : « C’est une institution publique qui entretient le business d’un privé ! » Avant de scander, ensemble : « Hors de nos imaginaires ! Et rendez l’argent ! » Une confrontation qui renforce, dans la colère cette fois, celle présentée dans les salles du musée : entre clinquant et populaire.

CLAUDE LORIN
Mai 2021

Jeff Koons Mucem. Oeuvres de la Collection Pinault
jusqu’au 18 octobre
Mucem, Marseille

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Photo : Jeff Koons. Dolphin, 2002. Aluminium polychrome, acier inoxydable, chaînes d’acier vernies. Pinault Collection © Jeff Koons, photo Laurent Lecate-Mucem