Clara le Picard met en scène De l'imagination au Festival d'Avignon

Obéir ? la Barbe !Vu par Zibeline

• 19 juillet 2016⇒23 juillet 2016 •
Clara le Picard met en scène De l'imagination au Festival d'Avignon - Zibeline

On connait Clara le Picard dans la région, et que sa compagnie soit programmée, ainsi que nombre de jeunes compagnies régionales emmenées par des femmes, au Festival In d’Avignon, est véritablement une bonne surprise de cette 70e édition. C’est effectivement en remettant en cause leur manière de choisir les artistes que les grands festivals et les grandes maisons de théâtre pourront faire bouger les lignes. Il y a des femmes, provinciales, jeunes, qui créent, et leur travail doit être programmé, pour pouvoir être légitimé, et donc programmé dans les circuits nationaux et internationaux… Cercle vicieux d’une absence de reconnaissance des femmes artistes qui fait dire à certains programmateurs qu’ « il n’y en a pas », alors qu’Olivier Py, ou Dominique Bluzet qui coproduit Clara le Picard et Maëlle Poésy (lire ici dans Zib 98), s’attachent à montrer, en les programmant, qu’elles existent…

De l’imagination parle d’ailleurs de cela : de comment les femmes désobéissent, échappent à l’emprise des hommes, à leur argent, à leur terreur, pour affirmer qu’elles ont le droit d’être curieuses, et d’ouvrir toutes les portes, y compris celles que les hommes leur interdisent. Un spectacle pour les enfants, mais pas seulement : Clara le Picard met en scène les dernières minutes de Barbe Bleue, quand l’épouse sait qu’elle va mourir et attend sa délivrance en priant. Sauf qu’ici elle ne viendra pas des hommes venus la sauver, et que ce conte est enchâssé dans l’histoire d’une autre peur, d’une autre curiosité : Clara le Picard, l’artiste, raconte en fait qu’elle a reçu une enveloppe contenant le scénario de cette Barbe Bleue, et qu’elle obéit, qu’elle incarne l’épouse sous les yeux du public, avec une danseuse et un pianiste qui déchiffrent en direct… et sous l’oeil d’un commanditaire (barbu et marié) tout aussi menaçant que l’époux terrifiant. Le théâtre dans le théâtre, les correspondances entre la fiction cadre et le conte cruel, l’adresse au public, le jeu à se faire peur, tout cela fonctionne bien, et les enfants suivent ce spectacle inhabituel où on demande effectivement à leur imagination de fabriquer l’histoire, les costumes, le décor, et de naviguer d’un niveau de fiction à l’autre : celui que les enfants pratiquent, qui consiste à faire semblant, et celui, plus fantastique, du conte.

Pourtant, une fois le dispositif admis, la nécessité d’entrer vraiment, un moment, dans la fiction, se fait sentir. Faudrait-il un moment d’incarnation, que l’épouse prenne chair ? Conserver le mystère et ne pas le résoudre trivialement par l’apparition décalée du commanditaire ? L’émotion de la danseuse (Maud Pizon) et la finesse de la musique (Or Solomon) construisent cet autre monde, que Clara Le Picard ne peut tenir ni dans son chant, élégant mais pas toujours juste, ni dans son jeu, volontairement détaché. Mais peut-être est-ce cela que De l’Imagination veut atteindre : non pas l’émerveillement, mais la mise en veille, pour qu’on cesse de nous raconter des histoires…

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2016

De l’imagination a été joué au Festival d’Avignon, Chapelle des Pénitents blancs, du 19 au 23 juillet.
Il sera joué du 17 au 19 janvier 2017 au Théâtre du Jeu de Paume (Aix) et les 8 et 9 avril au Théâtre des Salins de Martigues

photo : De l’imagination © Christophe Raynaud de Lage

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