En pleine "crise des migrants", réédition du texte de Maylis de Kerangal, À ce stade de la nuit, aux Éditions Verticales

Nuit de veilleLu par Zibeline

En pleine

Intérieur nuit. Une femme dans sa cuisine. Toute la maison dort lorsque la nouvelle tombe, portée par les ondes radiophoniques : «Un bateau venu de Libye, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l’île de Lampedusa près de trois cents victimes seraient à déplorer.» On est le 3 octobre 2013. D’autres drames similaires ont déjà eu lieu, d’autres suivront (et continuent à suivre), mais c’est celui-ci, et le nom de Lampedusa, que Maylis de Kerangal explore. En un texte court, dont presque chacun des brefs chapitres reprend en anaphore, comme les strophes d’un poème, le beau titre qu’elle a choisi, À ce stade de la nuit. Nuit sans sommeil où se déploient les variations sur le nom. Nuit aussi de la sidération horrifiée, face au scandale de ce qu’on n’appelait pas encore «la crise des migrants». Pour la narratrice, qui est sans nul doute l’auteure elle-même (certaines références à des voyages ou à des textes l’attestent), Lampedusa c’était d’abord le nom de l’auteur du Guépard, dont Visconti a réalisé la mythique adaptation filmée, avec Burt Lancaster dans le rôle de Don Fabrizio, prince Salina, vestige d’une société en train de sombrer. Un naufrage déjà… Au fil de la nuit, tandis que la radio égrène ses flashes, la narratrice va ainsi voguer d’image en image autour de ce nom ; d’autres films que le chef- d’œuvre viscontien ; d’autres livres que Le Guépard ; d’autres îles que Lampedusa ; d’autres noms aussi ; et des incursions dans tous les paysages vus, rêvés, écrits… jusqu’à ce que la scène se précise et qu’au lever du jour «le nom de fiction»… se soit «retourné comme un gant, Lampedusa concentrant en lui seul la honte et la révolte, le chagrin, désignant désormais un état du monde, un tout autre récit.»
Ce texte a été écrit en 2014. Il est aujourd’hui réédité dans un contexte brûlant. À quel stade de la nuit en sommes-nous ?

FRED ROBERT
Novembre 2015

À ce stade de la nuit
Maylis de Kerangal
Éditions Verticales, collection Minimales, 7,50 euros