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Rapports entre les sexes et sexualité aux 25èmes Rencontres d'Averroès

Nouveaux féminismes, une révolution anthropologique

• 16 novembre 2018⇒18 novembre 2018 •
Rapports entre les sexes et sexualité aux 25èmes Rencontres d'Averroès - Zibeline

Les Rencontres d’Averroès ont mis 25 ans à parler de rapports entre les sexes et de sexualité ! Mais elles l’ont fait de façon souvent magistrale, soulignant avec nuances et acuité l’oppression, la domination, la résistance et entrevoyant la construction possible d’une société nouvelle fondée, du local au global, sur le refus de la domination. Retours sur quelques éclats de ces échanges de pensée complexes.

La première table ronde, portant sur les relations entre les sexes fondées sur des textes, sacrés et profanes, a fait salle comble, comme les suivantes. Les trois monothéismes ont été longuement questionnés par quatre intervenants, l’avocate néerlandaise Monique Baujard plus précisément sur le catholicisme, Asma Lamrabet, médecin marocaine, sur l’islam, le rabbin et philosophe Marc-Alain Ouaknin sur le judaïsme. Sophie Bessis, chercheuse à l’Iris entre autres responsabilités, s’est quant à elle plus exprimée sur les lois internationales, notamment la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes adoptée par l’ONU à Copenhague, en 1979. Malgré des divergences -Marc-Alain Ouaknin défendait l’idée que tout écrit invite à mettre en concurrence les interprétations, une bonne gymnastique intellectuelle, Sophie Bessis refusant de mettre sur le même plan textes sacrés et profanes- les invités étaient manifestement d’accord sur la nécessité de secouer les dogmes. Ce à quoi le public, frémissant, a applaudi. Sauf un homme, à la toute fin des échanges, qui a demandé à Asma Lamrabet s’il ne lui semblait pas contradictoire d’être musulmane et féministe. Sa réponse a claqué vertement : « Là où il y a oppression, il y a féminisme. Moi, je suis une musulmane opprimée, donc je suis féministe, et je le revendique haut et fort ».

Sexualité et domination

La deuxième table ronde opposa plus directement encore les approches, toutes féministes pourtant, de cette relation entre les sexes. Une partie des intervenants parlant exclusivement de la sexualité et de l’Islam et Geneviève Fraisse regrettant, quant à elle, que les débats ne portent pas plus globalement sur la relation d’oppression universelle, et ses déclinaisons localement spécifiques, envers les femmes.

Parler de sexualité situait pourtant la problématique dans un champ certes spécifique mais passionnant. Nadia Tazi notait que l’expansion d’une virilité Baas, excessive, celle d’un Saddam Hussein, était devenue un « instituant politique » légitimant le pouvoir militaire, puis son envers fondamentaliste. Tandis qu’Houria Abdelouahed rappelait, en psychanalyste, que la vision d’un Orient érotique, enfanté par les Mille et une Nuits et son « excès de libido » féminine comme masculine, avait été supplantée par une « pudibonderie » où seul l’excès masculin était imaginé : la femme, objet de cet excès, doit être cachée, voilée, pour ne pas le susciter, et son désir propre est nié.

Il n’est pas le seul : Gianfranco Rebucini avançait qu’il n’existe pas, au sens littéral, d’homosexualité, c’est-à-dire de sexualité avec le même, au Maroc, les couples d’hommes reproduisant une différence genrée puisque l’un, souvent plus âgé, endosse la virilité, l’autre une féminisation dominée. Cette sexualité considérée comme contre-nature est pénalisée, comme toute sexualité hors du mariage. Le seul couple possible est hétérosexuel, et infériorisant pour la femme, légalement dominée, et dans les faits souvent violentée.

La table ronde suivante s’empara du même champ de l’islam, mais en l’ouvrant sur la place de la femme en général, et les résistances féministes. Qui sont nées, comme le souligne Leila Tauil, avant les luttes des indépendances, à la fin du XIXe siècle. La place des femmes dans les guerres de Libération, en particulier celle d’Algérie, a été niée, invisibilisée, rappelle Ghania Mouffok. Qui commente avec nuances les régressions, réelles, dues à l’influence des islamismes venus de l’Est, dans des pays maghrébins auparavant en voie de sécularisation. Elle raconte la prolifération des voiles, mais nuance : certains, colorés, seyants, sont un moyen pour les femmes d’exister dans la sphère publique. Seules les classes dominantes allaient sur les plages dans les années 70, à présent toutes les femmes y vont, certes en burkini, mais elles se baignent, et nagent !

Zeynep Direk affirme aussi que les femmes turques se battaient pour leurs droits avant Ataturk, qui les considérait comme des « récipients passifs » des droits que les hommes leur accordaient. Et qu’aujourd’hui, dans son pays en proie à « une régression islamique » qui fait chaque jour des victimes – le nombre de féminicides y est devenu « sans estimation possible »- la résistance n’a pas baissé les bras, et se lève pour les droits des femmes, des homosexuels, des kurdes, et que l’ « intersectionnalité » des luttes contre le patriarcat dominant est très vivace.

Un rêve est possible

La dernière table ronde fut sans doute la plus stimulante, ouvrant des perspectives d’avenir. Parce que la réalisatrice espagnole, catalane, Judith Colell rappela la force du combat des femmes, et en particulier, des femmes artistes, pour obtenir l’égalité dans les faits, et ne plus être minoritaires. Mohamed Kacimi, dramaturge algérien, souligna comme elle l’importance des représentations de la langue, des mots, des sujets abordés, qui fabriquent les imaginaires, et reproduisent et permettent l’inégalité et la domination.

Et c’est par la force de sa parole libre, que la marocaine Sanaa El Aji incarna effectivement cette possibilité d’avenir. Ce qu’elle disait pourtant, en particulier sur le viol au Maroc où les victimes sont culpabilisées, était peu optimiste. Le taux d’activité des femmes aussi, qui est passé en 20 ans de 30% à 25%. Des régressions certaines, contredites par l’existence même et l’énergie de cette jeune chercheuse.

Mohamed Kacimi rappela par ailleurs la situation d’oppression des femmes en France : en prison on leur enlève leurs enfants à 18 mois pour les placer sans qu’elles puissent négocier, et elles n’ont pas le droit aux chaînes érotiques, contrairement aux hommes ! Décidément, la sexualité des femmes reste un terrain vierge… Cet élargissement du débat fut repris par Krista Lynes, passionnante. La canadienne, ancienne élève d’Angela Davis, spécialiste des questions LGBTQI, expliqua que le combat féministe était lié à l’organisation de l’inégalité sociale. Que la question du sexe/genre, de même que le racisme Noir/Blanc, fonctionnaient sur des oppositions binaires qui induisaient le couple dominant/dominé. Et qu’une représentation discontinue du genre, de type LGBTQI, peut construire d’autres modèles. De relation entre les sexes, et de société

Une utopie en marche, dont nous parlerons avec elle dans un prochain Zibeline….

GAËLLE CLOAREC ET AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2018

Photo: Table ronde du 18 nov c Nicolas Serve

 

Les tables rondes se sont déroulées les 16, 17 et 18 novembre à la Criée, Marseille


La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/