Le dernier film d’Alice Diop, Meilleur film « Encounters » à la Berlinale et en ouverture du Festival du Réel

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Le dernier film d’Alice Diop, Meilleur film « Encounters » à la Berlinale et en ouverture du Festival du Réel - Zibeline

« Ce qui me meut dans mon désir de faire des films : regarder ceux qu’on ne voit pas, pour en révéler la beauté. »

C’est en relisant Les Passagers du Roissy-Express de François Maspero (Seuil, 1990) que la cinéaste Alice Diop, en résidence aux Ateliers Médicis de Clichy-sous-Bois, développe le scenario de son nouveau documentaire. Un livre qui lui a appris à aimer ce qu’elle avait sous les yeux. Un scénario qui tisse sa trame autour d’une ligne, le RER B, un voyage dans la banlieue du nord au sud, passant par Saint-Denis, Aulnay-sous-Bois, La Courneuve ou Drancy.

« Une succession de récits et de portraits ayant en commun un territoire fracturé malgré le lien de la ligne ferroviaire qui le traverse. »

Effectivement, quoi de commun entre le grand-père, accompagné de son petit-fils, en tenue de chasse, observant aux jumelles un chevreuil en lisière de forêt, premiers personnages du film, et les deux travailleurs maliens, travaillant dans une casse de voitures, qui ne peuvent rentrer voir leur famille depuis des années ? Et cette femme noire, fatiguée, dans le compartiment qui l’emmène à son travail, rappelant à la réalisatrice le premier train du matin que sa mère, femme de ménage, prenait chaque jour, la laissant endormie. Il lui reste de cette mère, morte il y a 25 ans, 18 minutes d’images filmées par la caméra Hi8 de sa sœur, images rugueuses, une silhouette toujours au bord du cadre, prête à disparaitre et des gens dont elle a oublié le nom. Regret de tout ce qui n’a pas été archivé et qui s’est perdu. Ses premières images à elle sont celles d’Ousmane Diop, son père, venu de Dakar, débarqué à Marseille en 1966, et qui, arrivé à Belleville, a pris n’importe quel travail et n’a jamais chômé. Premières images qui lui ont donné envie de faire des films aujourd’hui.

Dans ce film collage on croise sa sœur Sighane, infirmière libérale qui passe de maison en maison s’occuper de vieux, des enfants qui glissent sur des cartons, des adolescentes qui jouent au UNO ou échangent des confidences, des jeunes au milieu d’immeubles, des royalistes, des pratiquants de la chasse à courre. On s’attarde dans le Mémorial de la Shoah à Drancy, en face de la cité de la Muette. Et puis, il y a cette scène où la cinéaste est assise aux côtés de l’écrivain Pierre Bergounioux, qui veut donner une existence littéraire à sa Corrèze natale. Elle y affiche son dispositif documentaire, faisant entrer dans le champ son preneur de son. Une séquence fondamentale pour le cinéma d’Alice Diop :« Quand je l’ai écouté, tout d’un coup, ça a éclairé toute ma démarche de cinéaste. C’est à dire que je me rends compte que je fais des films en banlieue de façon obsessionnelle depuis 15 ans maintenant et en fait ça part de la même obsession de laisser une trace, de donner une existence et de conserver l’existence des petites vies, qui auraient disparu si je ne les avais pas filmées. ».

Nous, des portraits en mosaïque, un film ponctué par les passages du RER qui traverse l’écran. « L’histoire avance sur ses rails, le public-voyageur ne quitte pas le train, il se laisse véhiculer du point de départ au terminus et il traverse des paysages qui sont des émotions » disait Truffaut. Alice Diop nous a embarqués et c’est presque à regret que nous arrivons au terminus. Je n’en finirai pas d’écrire ta chanson, Ma France chante Jean Ferrat.

ANNIE GAVA
Mars 2021

Photo © Athénaïse

Nous d’Alice Diop a éte présenté à La Berlinale 2021