N’oublie pas ce que tu vaux !

• 11 octobre 2016 •
 - Zibeline

Temps fort des Rencontres Films Femmes Méditerranée, la table ronde organisée à la Villa Méditerranée le 11 octobre en partenariat avec Arte Actions Culturelles autour du film de Marianna Economou : The longest Run, ouvrant le débat sur l’accueil des Jeunes Migrants en Europe.

La jeune réalisatrice grecque, la Présidente de la Cimade, Geneviève Jacques et le Directeur de Trajectoires, Alexandre Le Cleve, ont croisé leurs expériences et leurs réflexions. L’arrivée de jeunes mineurs étrangers non accompagnés en Europe est un phénomène qui s’aggrave. La loi impose d’accorder protection aux jeunes de moins de 18 ans, mais les autorités dans des dérives xénophobes ne la respectent pas toujours, voyant en eux des étrangers indésirables plus que des enfants perdus, fuyant guerre et  misère. Des enfants en danger, ayant franchi des milliers de kilomètres, vivant dans des «jungles» de Calais ou d’ailleurs, réelles et métaphoriques, des enfants vulnérables menacés de violences et d’exactions. Ayant franchi la ligne imaginaire des frontières géographiques, ils se trouvent confrontés à celles, invisibles, insidieuses, tout aussi redoutables de la bureaucratie. Comme Rachid Oujdi dans son bouleversant documentaire J’ai marché jusqu’à vous, projeté en avant-première aux Variétés au début du mois, les participants de cette table ronde ont souligné les limites juridiques des actions citoyennes individuelles, puis rappelé la nécessité absolue d’écouter la parole de ces jeunes gens, de ne pas «s’habituer» à l’inacceptable et de faire pression sur l’État pour trouver des solutions.

S’approcher, écouter, comprendre, c’est ce qu’a fait avec ses moyens de cinéaste, Marianna Economou dans The Longest Run. L’idée de ce film, a-t-elle raconté, est née d’un choc. Il y a deux ans, elle a appris que les mineurs étrangers convaincus d’avoir collaboré avec des passeurs pour faire entrer des clandestins en Grèce, étaient passibles de 25 ans de prison ! Une peine exorbitante pour des jeunes qui ne cherchent qu’à se sauver et n’ont fait de mal à personne ! Dès lors elle s’est démenée pour y entrer, en prison ! Et son opiniâtreté a payé. Sur les 10 prisonniers qu’elle a rencontrés dans l’établissement pénitentiaire de Vólos qui ne reçoit que ces migrants mineurs, elle a choisi Jasim et Alsaleh. Un Syrien et un Irakien soupçonnés chacun de leur côté d’avoir «apporté leur secours à des passeurs». Elle a choisi le premier parce qu’il semblait ne rien comprendre de ce qui lui arrivait. Le second, parce qu’il était son compagnon de cellule, son traducteur, son frère d’infortune. On va vivre, jour après jour, leur attente du procès, dans l’espace confiné de la cour, des couloirs, des cellules, dans l’ennui de la vie carcérale: rendez-vous chez l’assistante sociale, cours de groupes, portes qui se ferment à heure fixe, cliquetis des verrous. On va mesurer leur détresse, leur impuissance quand, à l’autre bout du téléphone, ils entendent la douleur d’une mère, apprennent la mort d’amis. On va épouser leurs angoisses : seront-ils jugés comme adultes ou mineurs ? Auront-ils un avocat valable ? Réuniront-ils les papiers nécessaires ? Et le suspense distillé tout au long de ce compagnonnage ne s’arrêtera pas à leur libération. Car ils ne sortent que pour se retrouver dans une nouvelle prison juridique, n’ayant pas le droit de quitter la Grèce bien qu’il y soit si difficile d’y vivre. «N’oublie pas ce que tu vaux», dit Alsaleh à Jasim au moment où ils se séparent. N’oublions pas ce qu’ils valent, semble dire la réalisatrice que le public nombreux de la Villa Méditerranée a applaudi.

ELISE PADOVANI

Octobre 2016

(C) Stefi & Lynx en coproduction avec DOC3 et Ma

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