L'historien Patrick Boucheron inspire un spectacle de danse joyeux, têtu, et résistant

Notre état d’urgence ? La danse !Vu par Zibeline

L'historien Patrick Boucheron inspire un spectacle de danse joyeux, têtu, et résistant - Zibeline

Gaëlle Bourges ouvrait le Festival Uzès danse avec Conjurer la peur, un spectacle labile et plastique inspiré par sa lecture de Patrick Boucheron.

La chorégraphe aime à animer les tableaux. A transformer en vrai mouvement celui que les artistes essaient de capter  en les figeant dans l’action, à interroger la fascination du regard pour les nus, le corps des femmes. C’est à un ensemble de fresques narratives d’Ambrogio Lorenzetti qu’elle s’attache dans son dernier spectacle. Celles que l’historien médiéviste Patrick Boucheron a commenté dans son essai Conjurer la peur, et qui ornent depuis 1338 les murs du Palais communal de Sienne : l’Allégorie du bon et du mauvais gouvernement illustre comment un gouvernement qui a le sens du bien public apporte apaisement, bonheur et … danse ! Et combien un mauvais gouvernement, miné par l’intérêt particulier, amène de misères et fige les corps et les genres.

Sur scène des poseurs, acteurs-danseurs que Gaëlle appelle par leur prénom, illustrent fidèlement ses propos décrivant les fresques. La chorégraphe conférencière nous fait comprendre les allégories, les références, et on apprend à lire ce message d’un autre temps, où il est question de représentation politique, de tirage au sort, de désignation, d’élection. Les mouvements se répètent trois fois : les allégories représentées par les corps sont d’abord minutieusement et malicieusement décryptées par la chorégraphe, puis les corps reprennent sans les mots devenus inutiles, et enfin s’ancrent dans le présent, illustrant un récit en voix off  sur les abus de pouvoir, qui se conclut par l’attaque de Nice le 14 juillet.

Car il est bien question des dangers et dérives de la vie démocratique, et du surgissement de la peur qui la détruit. C’est le propos de Boucheron, fondé sur l’idée que la tyrannie peut surgir au sein d’un bon gouvernement s’il a peur d’un ennemi extérieur, et met en place un régime d’exception. Un état d’urgence permanent, par exemple… qu’il faut combattre en dansant, en racontant, en exposant les corps. Par la joie, têtue, résistante.

AGNES FRESCHEL
Juin 2017

Uzès danse s’est tenu du 10 au 17 juin

Photo : Conjurer la peur – Gaëlle Bourges © Abigail Fowler