Les Damnés, époustouflante mais ambigue mise en scène d'Ivo Van Hove dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes

Nos nazismesVu par Zibeline

• 7 juillet 2016⇒16 juillet 2016 •
Les Damnés, époustouflante mais ambigue mise en scène d'Ivo Van Hove dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes - Zibeline

La Cour d’Honneur est debout, et applaudit sans relâche. Aucun départ intempestif, aucune manifestation de discorde durant toute la représentation : on n’avait pas vu ça depuis très longtemps dans l’indomptable Palais des Papes. Il faut dire que le spectacle est époustouflant : il allie le talent de metteur en scène d’Ivo Van Hove à celui des comédiens de la Comédie Française, les propulse hors du répertoire théâtral pour aller vers des terrains plus cinématographiques, tout en jouant sur leur capacité immense à jouer grand, à occuper les 28 mètres d’ouverture de ce plateau surhumain… De la première seconde à la dernière image on est littéralement happé par les images qui dilatent sur l’écran les gestes volés des personnages, par l’incessant trajet de notre regard entre les plans d’ensemble et ces inserts géants, par la musique diffusée qui se mêle à celle jouée en direct, et par Les Damnés enfin, cette histoire inexorable d’une famille d’industriels allemands qui sombre dans le Nazisme. Didier Sandre, pater familias aristocrate et méprisant, son fils infâme SA incarné avec une humanité sidérante par Denis Podalydès, Eric Génovèse en SS manipulateur, Christophe Montenez en jeune désaxé portant le nazisme comme la forme ultime de sa perversion, tous, les visages et les corps serrés de près et perdus pourtant dans l’espace, tous semblent maîtriser chaque intonation de chaque syllabe qu’ils prononcent, chaque expression fugitive de mépris, de désir, de désespoir ou de rage.

Alors oui, la salle, debout, applaudit. D’autant que le propos rassemble. Dans ce département de Vaucluse où le FN aux dernières élections était majoritaire, dans ce pays qui cède peu à peu à quelque chose qui ressemble à cette peste noire, le rappel de l’engrenage historique qui mena vers le génocide, de cet enfer de la compromission au nom d’intérêts économiques, fait froid dans le dos et provoque un réel consensus.

Pourtant, après le choc et quelques heures de réflexion, on se demande ce qui au juste a été dit. Le sens des analogies permanentes. Quel est ce personnage du petit-fils pervers, trans puis pédophile et assassin, qui finit par tirer sur le public rassemblé comme au Bataclan ? Qui sommes-nous, spectateurs victimes guidés à chaque seconde dans ce tourbillon d’émotions qui ne laissent pas le temps de comprendre ce qu’on nous montre ? La cérémonie théâtrale avec ses voix sans amplification et les corps qui se coltinent à l’espace réel et à ses éléments, n’a décidément plus Cour. Y perd-on, lorsque les corps sont traqués et non plus en lutte, en pertinence politique ? L’analogie entre la montée du nazisme, monstre symbolisé par un transsexuel pédophile, et les jeunes islamistes qui sèment la terreur dans le monde, n’est pas très opérante.

Visconti s’inspirait d’un roman de Thomas Mann, les Buddenbrook écrit en 1901, pour montrer comment le déclin de l’aristocratie allemande pouvait les mener jusque dans les bras des Nazis. Pas grand chose à voir avec notre situation actuelle, gangrénée par un populisme d’un autre genre : le désir extra conjugal, les bacchanales des SA, la perversion pédophile, le sens du devoir des marchands de canon, ne sont pas ce qui nous mène aujourd’hui vers la terreur. Après ces sublimes Damnés, oxymore qui n’est pas insensé, on peut se demander si l’esthétique nous rassemble, ou nous sépare.

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2016

Les Damnés, mis en scène par Ivo Van Hove d’après Visconti se joue dans la Cour d’Honneur jusqu’au 16 juillet.

Retrouvez nos autres critiques sur le festival d’Avignon 2016 dans le numéro d’été de Zibeline, à paraître le 16 juillet chez tous les marchands de journaux.

Photo : Les Damnés -c- Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

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