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Deux pièces d'Alain Timar et Agnès Régolo à voir au festival Off d'Avignon du 7 au 30 juillet

Nos metteurs en scène aiment les textes

• 7 juillet 2017⇒30 juillet 2017 •
Deux pièces d'Alain Timar et Agnès Régolo à voir au festival Off d'Avignon du 7 au 30 juillet - Zibeline

Les metteurs en scène de notre région ont du talent, et rassemblent un public nombreux et enthousiaste, autour de textes dramatiques essentiels.

Alain Timar est un directeur historique. Son Théâtre des Halles à Avignon anime la ville toute l’année, et durant le Festival il est un lieu essentiel du Off. Il y présente, chaque année, ses propres mises en scènes, qu’il offre tout d’abord à sa ville. Cette année on y verra, parmi une quinzaine de propositions, F(l)ammes d’Ahmed Madani ou Jésus de Marseille de Christian Mazzuchini… et Dans la Solitude des champs de coton, qu’il a créé du 9 au 12 mars dans sa salle comble.

Monter un texte de Koltès, même le plus joué, nécessite toujours, plus de 30 ans après sa création, d’inventer le théâtre. Parce que la langue, poétique, riche de mots inusités, de mystères, d’images, exige du metteur en scène et des acteurs que chaque mot soit rendu au spectateur, pour qu’il puisse le comprendre, s’y attacher. Mais surtout parce que rien n’y est explicite, parce que les relations entre le dealer et le client tournent autour d’un objet qui demeurera non-dit.

Dans-la-solitude...-c-Thomas-O'Brien

Une tractation illégale, drogue, sexe, arme, amour ou révélation mystique, que le metteur en scène doit se garder de rendre explicite, sous peine d’affadir le sens. Il est question de domination, de désir, de trafic, de champs de coton (esclavage ?), d’ascension et de descente. Alain Timar choisit de ne pas trop connoter le dialogue : une rue vague, des vêtements qui connotent une différence sociale, et une manière d’entrer dans le texte qui restitue un certain naturel aux soliloques successifs.

Une relation se tisse entre le dealer et le client, Robert Bouvier et Paul Camus parviennent à restituer le mouvement du texte, où le client dominé prend peu à peu l’ascendant, et où les masques tombent. Pierre-Jules Billon à la batterie souligne les tensions, accompagne les glissements, rythme les respirations. Enlevant leurs vêtements, se couvrant de glaise, les deux acteurs plongent au fond de la sauvagerie d’un désir indicible, et primitif. Pour en venir aux mains, sans doute. Alors, quelle arme ? demande le client resté seul, au sol, dévasté…

Convenances burlesques

C’est à une comédie non moins étonnante qu’Agnès Régolo s’attache. Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne est une pièce singulière dans l’œuvre de Lagarce. Grinçante, pour une comédienne qui joue la Dame, avec folie. Créée il y a 20 ans dans une mise en scène de l’auteur plutôt angoissante, la pièce déroule le fil accéléré d’une vie bourgeoise et de ses strictes convenances, de la naissance à la mort : comment doit-on prénommer son enfant, quel parrain lui donner, comment vieillir, célébrer, porter le deuil, tout est borné, enfermé, énoncé dans un délire effrayant.

Les-Règles-du-savoir-vivre-c-Raphaël-Arnaud

La seule déviance possible du droit fil consistant dans une éventuelle mort prématurée. Car il est question pour La Dame, et pour la « société moderne » de conjurer la mort en cadenassant la vie. Agnès Régolo choisit de monter le texte avec distance : son personnage est un doux dingue, entourée de deux acolytes musiciens à perruques changeantes, qui accompagnent ses pas de leurs impros jazzy, et aussi de quelques esquisses chorégraphiques (merci Georges Appaix) qui donnent de l’air, de la légèreté, un côté oulipien et surréaliste, à la longue liste des convenances. C’est que la société a changé en 20 ans, et que les Règles déjà très désuètes en 1996 n’y sont plus aussi présentes, et opprimantes.

Vieux souvenirs rancis, on peut en rire franchement, et la morbidité de cette « société moderne » bourgeoise n’est guère qu’un souvenir. Alors Agnès Régolo s’en donne à cœur joie, avec une puissance comique débridée, roulant des yeux et des mécaniques, à fond, fustigeant cette société absurde qui imposait aux hommes, aux femmes, des rôles, des gestes, des postures. Les trois corps débordent, chutent, s’imposent, dans un canapé trop rouge, devant le tableau d’une femme nue alanguie qui se colore, s’embrunit, cède à l’amour enfant qui la perce de ses flèches, et disparaît. Agnès Régolo enlève sa perruque, et sourit : ce jeu-là est bien fini !

Comédie contemporaine

Quant au metteur en scène Renaud-Marie Leblanc, il s’empare de la pièce de Corneille, Horace, avec maestria. Il met en évidence sans lourdeur le caractère tragiquement universel et contemporain de cette œuvre jouée pour la première fois en 1640. Le sujet, emprunté à l’histoire romaine, met en scène le dénouement de la guerre sanglante entre Albe et Rome. Les Horace (Rome) sont amenés à affronter les Curiace (Albe), respectivement champions de leurs villes, mais… Sabine, sœur des Curiace a épousé Horace et Camille, sœur de ce dernier, est fiancée à l’un des Curiace.

La jeunesse des protagonistes est rendue sensible, tant par l’interprétation sans faille des subtils comédiens de la compagnie Didascalies and Co (Vincent Deslandres, Marion Duquenne, Samir El-Karoui, Florian Haas, Maud Narboni, Sharmila Naudou), que par une scénographie intelligente et dynamique, usant de la vidéo (Thomas Fourneau) : visages en très gros plan, marches des belligérants dans la forêt des consciences troubles et dans des déserts urbains de hasard…

Curiace, tiraillé entre les exigences du devoir, et celles de son amitié pour Horace et son amour pour Camille, est le véritable héros, humain parce que bouleversé. Horace se plie trop aisément aux appels du devoir, de sa gloire, reniant les valeurs d’humanité, embrasé d’une joie atroce dans son engagement patriotique qui « aime cette mort qui fait notre bonheur », et le conduira jusqu’à l’épouvantable fratricide : amour, amitié, famille, sont oblitérés.

Le mépris des femmes, violemment réduites au silence et sacrifiées, est égal à celui de la justice, dans cette quête d’héroïsme qui conduit à la monstruosité. Car le père des Horace, implacable, préfère la mort de tous ses enfants au déshonneur. Désire la mort de ses enfants, à laquelle il reste parfaitement indifférent. Il plaide auprès du prince la grâce de son fils vainqueur, et assassin. Un prince incarné par une actrice, paillettes, micros, artifices d’un pouvoir qui prend des allures de pythonisse (un peu trop marquées).

La raison d’état justifie même l’injustifiable pourvu qu’elle conforte le pouvoir. Cette comédie sauvage et familiale des puissants a quelque chose, hélas, de contemporain… et parle directement à un public enthousiaste et nombreux venu retrouver cette langue et cette intrigue pas si invraisemblable : en 1640, la France était en guerre contre l’Espagne, la reine de France était sœur du roi d’Espagne et la reine d’Espagne, sœur du roi de France.

AGNÈS FRESCHEL et MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2017

Dans la Solitude des champs de coton a été créé au Théâtre des Halles, Avignon, du 12 au 15 mars. Il sera repris du 7 au 30 juillet durant le Festival Off d’Avignon.

Les Règles du savoir vivre dans la société moderne a été créé du 8 au 10 novembre à La Garance scène nationale de Cavaillon et joué le 2 février au Comoedia, à Aubagne, du 14 au 18 mars, aux Bernardines, à Marseille et le 31 mars au Sémaphore, à Port-de-Bouc.

Il sera repris le 28 avril au Théâtre Municipal de Pertuis, le 2 mai au Théâtre Municipal Armand de Salon et du 7 au 30 juillet, durant le Festival Off d’Avignon, au Théâtre du Balcon.

Horace a été créé au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence, du 21 au 25 mars.

Photos : Horace © didascaliesandco
Dans la Solitude des champs de coton © Thomas O’Brien
Les Règles du savoir-vivre © Raphaël Arnaud


La Garance
Scène nationale de Cavaillon
Rue du Languedoc
84306 Cavaillon
04 90 78 64 64
www.lagarance.com


Théâtre Armand
67 boulevard Nostradamus
13300 Salon-de-Provence
04 90 56 02 30
www.salondeprovence.fr


Théâtre Comoedia
Cours Maréchal Foch
Rue des Coquières
13400 Aubagne
04 42 18 19 88
http://www.aubagne.fr/fr/services/sortir-se-cultiver/theatre-comoedia.html


Théâtre de Pertuis
90 boulevard Victor Hugo
84120 Pertuis
04 90 79 73 53
ville-pertuis.fr


Théâtre des Bernardines
17 Boulevard Garibaldi
13001 Marseille
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/


Théâtre des Halles
4 rue Noël Biret
84000 Avignon
04 90 85 52 57
http://www.theatredeshalles.com/

 


Théâtre du Balcon
38 Rue Guillaume Puy
84000 Avignon
04 90 85 00 80
http://theatredubalcon.org/


Théâtre du jeu de Paume
17, 21 rue de l’Opéra
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/


Théâtre le Sémaphore
Centre Culturel
rue Turenne
13110 Port-de-Bouc
04 42 06 39 09
www.theatre-semaphore