Retour(s) de Venise

Noir sur rouge

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Retour(s) de Venise - Zibeline

La 75e Mostra de Venise vient de se terminer avec un palmarès sans surprise. Le jury présidé par Guillermo del Toro a attribué un Lion d’Or bien mérité à son compatriote : le cinéaste mexicain Alfonso Cuaron pour Roma, « chronique en noir et blanc d’une année tumultueuse dans la vie d’une famille de classe moyenne à Mexico au début des années 1970 » et … distribué par Netflix ! Première dans un festival international. Le Lion d’Argent revient à The Favourite de Yorgos Lanthimos , comédie dramatique historique « sulfureuse » dont l’action se déroule sous le règne de la Reine Anne, la dernière Stuart . Un film qui met en avant des personnages féminins incarnés par Olivia Colman (Prix d’interprétation), Emma Stone et Rachel Weisz. Le féminin étant par ailleurs très restreint dans la Sélection qui ne comptait qu’une réalisatrice pour une vingtaine de réalisateurs : l’Australienne Jennifer Kent. Son western historique, féministe et anticolonialiste, obtient   le Prix Spécial du Jury et le Prix Marcello-Mastroianni « du jeune acteur émergent » pour le comédien aborigène Baykali Ganambarr. Le Lion d’Argent de la meilleure mise en scène revient à Jacques Audiard pour ses Frères SistersWilliam Dafoe se voit récompensé pour son incarnation de Van Gogh dans At Eternity’s gate de Julian Schnabel.

Deux films de la Région sud concouraient. Aucun laurier pour What You gonna Do when the world’s on fire de Roberto Minervini coproduit par Shellac Sud, documentaire en noir et blanc d’une grande force sur la communauté afro-américaine de Louisiane en butte à une ségrégation et un racisme persistants. En compétition officielle, les docs sont rarement primés. Le dernier était Sacro Gra de Gianfranco Rosi en 2010. Double prix en revanche pour Still Recording de Ghiath Ayoub et Saeed Al Batal, produit par Films de Force Majeure à La Semaine de la Critique.

Le festival a déroulé ses tapis rouges, fait étinceler ses paillettes. Les couturiers ont rivalisé d’imagination pour vêtir les actrices d’oripeaux sexy et spectaculaires, les groupies se sont agglutinés le long des barrières pour entrevoir un Mel Gibson ou une Lady Gaga, capter un peu de la lumière artificielle des stars par leurs petits cellulaires tendus à bout de bras, encadrés par les poliziotti, bonhommes mais nombreux. Remake des festivals qui sacrifient aux mêmes rites et reprise de sujets plutôt graves : noirceur sur velours rouge.

Les attentats d’Utoya de 2011 avec 22 juillet de Paul Greengrass , ou une tuerie dans une école américaine qui fonde la carrière de la chanteuse pop incarnée par Natalie Portman dans Volt Lux de Brady Corbet, portrait survolté de la marchandisation triomphante. La violence présente et passée toujours « inspirée de faits réels », comme celle qui tourne à la sauvagerie dans Nightingale de Jennifer Kent. Ou encore, celle d’une adolescente « peut-être » meurtrière d’une autre adolescente dans Acusada de Gonzalo Tobal, la brutalité du nazisme et du stalinisme dans Werk ohne Autor de Florian Henckel von Donnersmarck, grande fresque dont le protagoniste est un peintre, soumis au rouleau compresseur de l’art national-socialiste germanique avant de l’être par celui non moins redoutable du réalisme socialiste soviétique … Le retour en force du Western, genre où l’individu se confronte à un monde sans foi ni loi serait-il un signe des temps ?

Primés ou non on pourra voir tous ces films en salles dans les mois qui viennent et/ou sur Netflix puisque l’originalité de Venise cette année a été d’avoir accepté (et récompensé) des films distribués par cette plate-forme. Zibeline en parlera plus précisément à leur sortie.

ELISE PADOVANI
Septembre 2018

Photo : Roma / Alfonso Cuaron / Netflix