My Favourite War, documentaire d'animation sur une enfance lettone par temps de guerre froide

My Favourite WarVu par Zibeline

My Favourite War, documentaire d'animation sur une enfance lettone par temps de guerre froide - Zibeline

Moi mon colon , celle que j’préfère c’est la guerre de 14-18 chantait Brassens en son temps. Pour IIze Burkoska Jacobsen, la guerre qu’elle préfère, ou préférait, c’est sans conteste, celle de 39-45.

Pas étonnant pour une Lettone, nourrie au récit national d’après-guerre. Un récit, entretenu par l’école, les films, les séries télé, et les cadres du Parti endoctrinant les jeunes Pionniers. On y magnifiait le sacrifice des Héros, gommant soigneusement les zones d’ombre de ce petit pays écartelé entre Hitler et Staline. On y ressassait les horreurs nazies, taisant celles des Russes. On y alimentait tout à la fois l’orgueil de la Patrie, en s’auto-déclarant «  le pays le plus heureux du monde », et la peur d’une troisième guerre mondiale à laquelle on devait se préparer, justifiant ainsi toutes les décisions de Moscou.

My Favourite War, « documentaire d’animation », remarqué à juste titre au dernier festival d’Annecy, entremêle avec brio les non-dits du roman familial et les secrets de l’Histoire commune, réécrite par les vainqueurs, la double évolution du pays et d’ Ilze vers l’émancipation. Il s’y raconte l’intimité d’une enfance traversée de bonheurs et de chagrins, dans un temps où on pouvait encore trouver le squelette d’un soldat dans un bac à sable, et l’initiation d’une adolescente à la liberté. Conte cruel – comme chez Andersen, c’est l’enfant par la force de sa naïveté qui peut dire : « le roi est nu » devant les contradictions du système communiste- et fable sur les choix. Ceux qui sont faits à votre place, ceux qui s’imposent pour survivre, ceux qui avilissent, ceux qui rendent dignes, ceux qui émancipent. Etre tomate ou radis ? Rouge jusqu’au cœur ou juste en surface ?

La réalisatrice comprend son grand-père, peintre et paysan, amoureux de la beauté, déporté en Sibérie, sa mère, fille d’un Ennemi du peuple, et pour cette seule raison, ostracisée, se battant au jour le jour pour garder une place dans la société, son père, cadre du Parti, qui « faisait de son mieux ». Elle réhabilite ce passé, dialogue avec lui, avec tendresse et humour, jouant sur les distances entre les événements et la conscience de ces derniers. Quelques photos d’archives, des inserts filmés s’intègrent dans une animation minimaliste dont le graphisme est signé Laima Puntule et Harijs Grundmanis, et les personnages Svein Nyhus : visages en aplat, yeux figurés par des taches noires , volontairement inexpressifs, fonds verts et bleus pour la campagne des grands parents chéris, grisaille et brume pour les nouvelles villes industrielles, violence du rouge des étoiles, des tapis, des cartes, des drapeaux et des foulards-cravates sagement nouées au cou des Jeunes Communistes.

Avec une grande fluidité, on voyage dans le temps : de la guerre armée à la guerre froide – la narratrice enfant pensait que les Ennemis de L’URSS leur couperaient le chauffage- de la succession des présidents russes à la chaîne humaine de 600 km déployée sur les trois pays baltes, en 1989, pour exprimer le désir de se libérer du joug soviétique.

Si pour la petite Ilze la guerre « favorite » des jeux, des cauchemars et des fantasmes était bien la 2è guerre mondiale, pour la réalisatrice adulte, elle est devenue celle de la libération, de l’émancipation démocratique. Il y a au début du film une forêt menaçante gardée par l’armée qui interdit sa traversée et l’accès à la mer. Les parents d’ Ilze transgressent l’interdiction pour la lui faire découvrir. Des années plus tard, Ilze marche sur cette plage avec ses enfants. Sereine.

ELISE PADOVANI
Octobre 2021

Première mondiale au Festival d’Annecy 2020
Prix Contrechamp Annecy 2020
Prix SensCritique Annecy 2020
Sortie : 27 octobre 2021