Vu par Zibeline

Chronique cettoise*, en direct de Fiest’A Sète

Musiques du monde et musique mondialisée

Chronique cettoise*, en direct de Fiest’A Sète - Zibeline

Jusqu’au 6 août, Zibeline vous fait vivre, au jour le jour, la 23e édition du festival de musiques du monde de « l’Île singulière »

Cela relève-t-il de la magie des musiques du monde ? De la propension de leur patrimoine à voyager et à se laisser réapproprier ? Ou doit-on se résoudre à y voir une mondialisation plus ou moins heureuse de la musique ? Toujours est-il que les invités de la « Nuit indienne », proposée dans le cadre de la troisième soirée de Fiest’A Sète, étaient californiens, canadiens, britanniques… Certes les Nord-Américains de Fanna-Fi-Allah, groupe fondé en 2001, ont tous été longuement formés par de grands maîtres du qawwalî. Quant à la Londonienne Susheela Raman, programmée en deuxième partie de soirée, son héritage tamoul l’a depuis longtemps amené à explorer les traditions musicales du sous-continent indien.

Forme musicale syncrétique de l’islam hétérodoxe, le qawwalî trouve son origine au XIVe siècle, en Inde du Nord, sous influence hindouiste. Ce chant populaire destiné à véhiculer le message de la poésie soufie élaborée sous l’empire perse. Entre pensée spirituelle et messages d’amour. Exporté et popularisé dans les années 80 et 90 par l’inégalé maître pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan, il a trouvé sa nouvelle grande voix avec Faiz Ali Faiz. C’est la première fois que Fiest’A Sète entrouvre les portes du Théâtre Jean-Vilar à ce chant religieux. Et de choisir pour initier son public à cette tradition pluriséculaire une formation peu orthodoxe. À la tête de Fanna-Fi-Allah, au chant et à l’harmonium, Tahir Faridi Qawwal de son vrai nom Geoffrey Lyons. On est loin des références citées plus haut. Le chant manque certes d’intensité, les voix de profondeur, les envolées de conviction. Même le derviche tourneur tourne mais ne transmet pas l’état d’abandon qu’est censé procurer le mouvement. Le chemin sera long pour atteindre l’émotion, l’extase et espérer l’élévation. Mais l’ensemble ne démérite pas. La maîtrise de la technique est réelle. Un concert de disciples à la dévotion sincère. Et un tabou brisé au profit de l’égalité : aux tablas, une femme, Aminah Chishti, disciple du vénérable Ustad Dildar Hussain Khan ; la première à se produire dans les sanctuaires des grands saints soufis du Pakistan.

C’est la deuxième fois que Susheela Raman foule les planches de Fiest’A Sète. Cette année, elle vient présenter son dernier album Ghost Gamelan (Gamelan fantôme), un projet mêlant sa pop hybride aux sonorités de cet ensemble d’instruments typique des musiques de Bali et de Java et composé de gongs, xylophones et cordes pincées. Une rencontre qui n’a pas lieu physiquement sur la scène mais présente dans l’esprit des compositions – comme le titre peut le laisser entendre – portées par la voix suave et chaude de l’Indo-britannique, aussi à l’aise dans les graves que les aigus. Point de gamelan donc mais un violon, une batterie, des percussions, un violoncelle électrique et une guitare acoustique aux mains de son époux et producteur Samuel Mills. Entre ballade onirique, mélodies folk-world et rythmes pop-rock, Susheela Raman confirme son aversion des cloisons musicales comme des barrières de l’esprit. Des gamelans fantômes, une Inde imaginaire et une expérience sensuelle.

LUDOVIC TOMAS
Août 2019

Fanna-Fi-Allah et Susheela Raman se sont produits le 2 août, au Théâtre de la Mer, à Sète.

*Jusqu’en 1927, la commune de Sète s’orthographiait Cette.

Photographie : 02-08-2019 Festival Fiest’A Sete Fanna-Fi-Allah © X-DR