David Kadouch  à La Roque d’Anthéron : récital féministe

Musique fictionVu par Zibeline

David Kadouch  à La Roque d’Anthéron : récital féministe - Zibeline

David Kadouch proposait dans le cadre de la journée intitulée « Regards de femmes » un récital autour du roman Madame Bovary en partageant sa lecture illustrée de pièces écrites par des femmes. Une question de « musique fiction » revenait : et si ces musiciennes avaient été davantage jouées et avaient connu une égalité de traitement avec leurs homologues masculins, est-ce que Madame Bovary se serait suicidée ? Avec finesse, l’artiste prend le point de vue du personnage, souligne à quel point le livre de Flaubert est un grand roman féministe. Il suit pas à pas le fil de la narration, scandé par les mois extraits de Das Jahr de Fanny Mendelssohn (que l’on connaît aussi sous son nom d’épouse, Fanny Hensel, sœur de Félix Mendelssohn, aussi douée que lui, mais la pression familiale lui fit clairement comprendre que la place d’une femme n’était pas celle d’une compositrice… elle ne se décida à publier ses œuvres qu’un an avant sa mort.)

Tout débute en mai avec le mariage d’Emma à Charles Bovary. La Sérénade de Pauline Viardot (la sœur de la Malibran) rappelle le romantisme passionné d’Emma, puis ce sont les Trois Nocturnes opus 9 que Chopin dédia à la virtuose Maria Pleyel qui installent la jeune femme dans ses rêveries. Touches effleurées, le pianiste évoque par son jeu celui du compositeur dans les salons où l’assistance suspendait son souffle pour l’entendre dit-on. Le bal de septembre convie la Valse lente de Coppélia de Léo Delibes, cette bulle de champagne enivre la jeune femme et pose déjà les jalons de sa descente aux enfers. L’ennui va naître de ses aspirations inassouvies. Pourtant L’Air Russe de Louise Farrenc (qui fut le premier professeur de composition au Conservatoire de Paris et réussit après huit années de lutte à obtenir une égalité de salaire hommes/femmes) apporte ses notes triomphales, en une série de variations emportées. Juin voit la dépression d’Emma. Charles l’emmène à Rouen voir Lucia di Lammermoor et elle retrouve Léon dont elle est éprise, prétexte à écouter Réminiscences de Lucia di Lammermoor de Liszt d’après Donizetti, le destin de l’héroïne dessine de sombres prémonitions. David Kadouch offre une interprétation fine et élégante des Variations sur un thème de Robert Schumann par Clara Schumann dont la carrière fut suspendue au profit de celle de son époux alors qu’elle-même était une immense compositrice (elle guida avec perspicacité le travail de Brahms). Mars, ultime mois de la vie d’Emma Bovary abandonnée par ses amants, criblée de dettes, voit le Notturno en sol mineur de Fanny Mendelssohn évoquer la douleur de la perte, mais aussi clamer en son centre un « Christ est ressuscité », dernier défi au sort. Tout n’est que frémissement alors que le vent souffle en rafales… image romantique à souhait !

En bis, deux échos délicats, tissé dans l’étoffe des rêves, la Mélodie opus 4 n° 2 de Fanny Mendelssohn et la Valse opus 64 n° 2 en do dièse mineur de Chopin.

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2021

Concert donné le 16 août à l’auditorium du parc Florans dans le cadre du Festival International de piano de La Roque d’Anthéron.

Photographie © Valentine Chauvin