Les Amours Jaunes, duel d'amour en poème, par la compagnie Le Poulailler lors du Festival d'Avignon

Muse et hommeVu par Zibeline

Les Amours Jaunes, duel d'amour en poème, par la compagnie Le Poulailler lors du Festival d'Avignon - Zibeline

« Toi, fainéant, fais un livre ! Tout homme a son livre dans le ventre. » La muse est brutale, le poète un peu bancal. Il se tord sur le sol, elle le regarde, altière, méprisante et désirante, aimante et cassante. Le poète c’est Tristan Corbière. Les Amours Jaunes est son unique recueil. Mort à 29 ans, il est de ces poètes maudits du XIXe. Au Centre Européen de Poésie d’Avignon, pendant le Festival, la compagnie Le Poulailler donne corps et cœur à son œuvre.

Leur version éclaire toute la modernité des mots et du style de l’auteur, qui inspira Breton et les surréalistes. L’écriture est nerveuse, fiévreuse, en urgence de vie, de l’intense jouissance. « L’amour est un duel », dit l’accroche du spectacle. La poésie de Corbière est conçue comme un dialogue, une conversation. Le choix fait dans les textes amplifie cet effet. Le jeu des comédiens, mêlé de douceur, subtilité, saccades et agressivité, ajoute une dimension de confrontation, d’affrontement.

Sam Savreux et Emilie Gévart, qui signe également la mise en scène, incarnent cet écrivain et sa muse Marcelle. Réelle ou inventée, peu importe, il est lui, il est elle, et les mots sont à la fois joute et passerelle entre eux deux. Un immense lit en pente remplit presque tout l’espace. Le blanc vif des draps et des costumes domine. Les jeux de lumière se teintent parfois de rouge passion ou de vert crapaud, entre attirance et répulsion.

« Fais de toi ton œuvre posthume », lui lance-t-elle. Il ricane, allongé sur ce lit-toboggan. Il glisse, tombe, s’affale. Son double féminin le rappelle à lui-même, l’incite à créer ou l’invite à crever. La musique du texte l’emporte parfois sur le sens, tant les mots sont vifs et hachés. Ils sont lancés, rappés, slamés, acérés et rythmés.

Le tac-tac d’une machine à écrire les accompagne par moments. Ce son métallique se pose note pour note sur les premières mesures du Blue Rondo a la Turk. La mélodie à bout de souffle sonne en écho à ce couple-miroir. Elle est sa rive, son rêve, sa sève, il est son outil, son instrument, son ouvrier, peut-être même son œuvre. Il va bientôt finir. Sa muse s’interroge. De quoi donc est-il mort ? « De boire, ou de phtisie ? Ou, peut-être après tout : de rien… ou bien de Moi. » Ou pas.

JAN-CYRIL SALEMI
Août 2016