Vu par Zibeline

Anna Politkovskaïa, journaliste dissidente : une BD brûlot aux Éditions Steinkis

Mort d’une insoumise

Anna Politkovskaïa, journaliste dissidente : une BD brûlot aux Éditions Steinkis - Zibeline

Le 7 octobre 2006, il y a dix ans, mourait assassinée une journaliste russe. Depuis, le nom d’Anna Politkovskaïa est devenu un symbole de résistance au pouvoir autoritaire, partout dans le monde on célèbre son courage et sa ténacité. Des livres, des films, des pièces de théâtre lui ont été consacrés, et aujourd’hui une bande dessinée, complétant « l’éventail d’accès à la figure noble et indispensable qu’elle était », selon Ottavia Piccolo, qui l’a interprétée sur scène dans Donna non rieducabile[1].

La bande dessinée en question, ou plutôt le court roman graphique, vient de paraître en France aux Éditions Steinkis, après avoir été publiée en Italie par BeccoGiallo en 2010. L’excellent travail de ses auteurs, Francesco Matteuzzi et Élisabetta Benfatto, est complété par plusieurs témoignages permettant de comprendre ce qui a conduit cette femme à dénoncer la corruption et la violation des libertés publiques en Russie, jusqu’à en perdre la vie. Nulle idéalisation : le sale caractère d’Anna Politkovskaïa n’est pas éludé. Mais en quelques cases, l’ouvrage, dédié « à ces journalistes qui choisissent encore de faire leur métier », percute le lecteur bien plus efficacement qu’un long discours. « Encore ? » se plaint le rédacteur en chef à qui elle soumet un nouvel article sur la guerre en Tchétchénie. « Bon sang, Dmitri, Novaïa Gazeta est le seul journal qui s’oppose au régime de Poutine ! Tu ne peux pas censurer mes articles ! » répond-elle.

Quelques cases de plus, et l’on réalise la force qu’il lui a fallu pour interroger inlassablement ses sources, éliminées les unes après les autres, couvrir des prises d’otages horrifiques, et continuer à écrire malgré une tentative d’empoisonnement et d’innombrables menaces. À qui profitent les attentats ? « Peut-être à ceux qui veulent continuer à faire la guerre en Tchétchénie et dans le Caucase. » On apprend dans les annexes qu’un ex-agent du KGB, lui-même assassiné un mois plus tard, affirmait : « On ne peut pas toucher à une journaliste de son niveau sans l’assentiment des plus hautes sphères de l’État. Poutine l’a fait assassiner. »

Bilan de ce conflit : des centaines de milliers de morts, 1/5e de la population Tchétchène.

Certains ont accusé Anna Politkovskaïa de ne pas être une vraie journaliste, car trop impliquée. La triste conclusion de cet ouvrage est que ses articles avaient provoqué une baisse du tirage de son journal, et des abonnements : les lecteurs ne voulaient pas savoir. Mais au vu de son immense écho à l’échelle mondiale, qui ne s’épuise pas dix ans après sa disparition, préférons l’espoir dont témoigne Andrea Riscassi, fondateur de l’association Annaviva : « Il n’est plus nécessaire d’être journaliste – même muni de la carte professionnelle – pour produire de l’information (…) Postez, commentez, cliquez. Les tigres de papier ne vivent que grâce au silence et à l’ignorance du plus grand nombre. Si nous soufflons tous ensemble, ils finiront par tomber. »

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2016

Anna Politkovskaïa, journaliste dissidente
Francesco Matteuzzi et Élisabetta Benfatto
Éditions Steinkis, 16 €

[1]    Femme non rééducable, un monologue écrit par Stefano Massini (lire https://www.journalzibeline.fr//critique/temoigner-jusqua-la-mort/ : la pièce sera jouée au Théâtre du Briançonnais le 15 novembre, et au Théâtre Marélios, à La Valette du Var, le 25 novembre).