Le Festival de Musique de Toulon a bien eu lieu !

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Le Festival de Musique de Toulon a bien eu lieu ! - Zibeline

Tel un phœnix, le Festival de Musique de Toulon s’est débarrassé, un mois plus tard, des complications de la crise sanitaire pour extirper ses spectateurs de leur torpeur estivale en cette première quinzaine d’août. Ils sont venus en masse et masqués honorer les artistes de leur présence, qui semblaient eux aussi avides de retrouver leur terrain de jeu favori : la scène. Données dans l’enceinte circulaire de la Tour Royale à Toulon, les soirées ont tenu leurs promesses. Celle du 10 était consacrée à la musique de Schubert avec le splendide Quatuor Modigliani : face à la mer, les mélomanes ont pu appréhender toutes les subtilités de l’écriture intimiste du viennois.

Débutant leur programme par l’incontournable Quatuor n°14 en ré mineur D.810 écrit en 1824 et tiré du lied éponyme de 1917, Der Tod und das Mädchen D.531, ils se montrèrent très vite à la hauteur du monument dévoilant une musique expressive et polyphoniquement riche, allant bien au-delà du simple premier violon accompagné. Leur interprétation du deuxième mouvement et de ses cinq variations sur la mélodie du lied était d’une éloquence rare dans la maîtrise des phrasés et des dynamiques, sans parler de l’énergie fougueuse déployée dans la tarentelle du quatrième et dernier mouvement. Pour parfaire le tableau, ils entamèrent ensuite le Quintette à cordes en Ut Majeur D.956 op. 163 Victor JulienLaferrière tenait le rôle du premier violoncelle : l’originalité de cette architecture sonore avec deux violons, deux violoncelles et un alto a depuis longtemps fait l’admiration des compositeurs et spécialistes, et l’on comprend vite pourquoi à l’écoute de ces cinq interprètes talentueux.

Le compositeur s’est en effet ingénié à déployer toutes sortes de combinaisons possibles, faisant passer la mélodie aux différents pupitres, donnant à la polyphonie sonore une richesse sans cesse renouvelée. Qu’ils soient en position de soliste ou en duo, les cinq musiciens ont livré une prestation remarquable où l’écoute et la complicité étaient à leur sommet : un must.

Dans la même veine, le 13 au soir, c’était au tour du Trio Karénine d’investir avec une envie débordante la scène pour une toute aussi mémorable soirée. Entamant un programme conséquent avec le Trio n°4 en mi mineur « Dumky», opus 90 de Dvořák, ils dévorèrent les six pièces de ce monument de la musique de chambre pour violon, violoncelle et piano où se révélait une tonalité aux couleurs mélodiques slaves dans un tissu thématique foisonnant, dont le compositeur s’était fait une spécialité. Leur interprétation tout en nuances de ce joyau chambriste révélait la complicité évidente qui unit ces trois interprètes au sommet de leur art et avides de partager la musique.

Bien inspiré, le compositeur Carl Reinecke transcrivit en plein XIXe le fameux Triple concerto, op.56 de Beethoven. Dans cette œuvre, le compositeur tentait un croisement des styles entre le concerto grosso baroque faisant alterner un groupe de solistes avec un orchestre, et la musique de chambre à la mode au moment de sa création en 1808. La transcription faisait la part belle aux élans virtuoses mais aussi aux moments de tutti qui n’étaient pas forcément assumés uniquement par le piano. Les trois musiciens se sont emparés de ce savant casse-tête avec une envie communicative et gourmande transcendant l’écriture d’un souffle majestueux, pour révéler une musicalité digne d’éloges, le tout ponctué d’une ravissante petite miniature en trio dont Schumann avait le secret en bis… Des moments musicaux à graver dans le marbre.

ÉMILIEN MOREAU
Août 2020

Concerts donnés les 10 & 13 août, lors du Festival de musique de Toulon

Photo : Trio Karenine © Pilvax