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Distance intime : première exposition de l’Hôtel des Collections de Montpellier

MoCo, nouvelle adresse contemporaine

• 31 juillet 2019⇒29 septembre 2019 •
Distance intime : première exposition de l’Hôtel des Collections de Montpellier  - Zibeline

Distance intime, première exposition de l’Hôtel des Collections de Montpellier, propose un univers dont l’homme semble avoir définitivement disparu.

Sollicité par un collectionneur japonais, Yasuharu Ishikawa s’est décidé en trois minutes pour acheter les douze pièces de la série Date Paintings d’On Kawara. Il est depuis ce coup de foudre lui aussi devenu collectionneur d’art contemporain. Les 12 toiles noir et blanc (la date du jour où l’artiste à réalisé la peinture sur fond noir, comprise entre le 8 janvier et le 16 décembre 1994, extraits de la célèbre Today series, calendrier à trous, témoins concrets de l’existence de l’artiste qui réalise une prise directe du temps qui file) risquaient de sortir du Japon si personne ne les achetait ; l’entrepreneur Ishikawa s’est senti en devoir d’acquérir ce morceau de patrimoine conceptuel (et national). C’est aujourd’hui sa toute jeune collection qui inaugure le MoCo – Hôtel des collections de Montpellier, dont c’est la plus importante présentation (une trentaine d’œuvres, 17 artistes en majorité occidentaux) en dehors du Japon.

La première pièce provoque une forte sensation. Une multitude de flèches noires, plantées en faisceaux très graphiques, occupe le sol et une partie des murs. Ftt, Ft, Ftt, Ftt, Ffttt, Ftt : c’est le titre de l’œuvre de Ryan Gander (2010), dont on a l’impression d’avoir réchappé de justesse, arrivé là après la bataille. En l’occurrence une guerre de théories, entre Van Doesburg et Mondrian, qui s’écharpaient autour du sens de la ligne à adopter dans l’art abstrait : diagonale ou verticale/horizontale ? On ne tranchera pas, ému d’être pris dans un feu qui, tant que la création existera, jamais ne s’arrêtera.

Désolation

Puis, Distance intime (commissariat Yuko Hasegawa, directrice artistique du Musée d’art contemporain de Tokyo) se déroule sans réelle cohésion, si ce n’est un sentiment diffus de catastrophe, dont on ne sait si elle est imminente ou déjà survenue. Il y a le Sida, dont le couple d’ampoules suspendues, allumées, les fils entremêlés, figure celui, fauché par le virus, de Felix Gonzalez-Torres (Untitled, March 5th, #2, 1991) et son compagnon. Son monument à emporter (Untitled, Monument, 1989), une pile d’affiches blanches, que chacun peut prélever, portant l’inscription Ten men came, only three returned entretient une mémoire à diffuser, à partager, à disperser au gré des trajets de cette œuvre nomade.

Le cataclysme a sévi dans la vidéo de Pierre Huyghe. Une petite fille erre, gestes saccadés, obsessionnels. Elle porte un masque blanc de théâtre Nô. Ses bras sont longs et poilus. C’est un singe (Untitled, human mask, 2014). Filmé par un drone dans une zone sinistrée trois ans après Fukushima, l’animal déguisé en humain (Fuku-Chan, qui a dans « la vraie vie » a été dressé pour faire le garçon de café) circule dans le silence et la désolation, à la fois ancêtre et survivant d’une humanité perdue. Dans Zoodram 4 (Pierre Huyghe, 2011), les restes de civilisation sont colonisés par un bernard-l’hermite installé dans une réplique de La Muse endormie (Brancusi). Il occupe cette tête connue et creuse, référence absurde et noble, souvenir d’humain dont il aurait mangé le cerveau – dans son aquarium aux verres loupes si épais que s’en approcher provoque une sorte de nausée.

ANNA ZISMAN
Juillet 2019

Distance intime – Chefs-d’œuvre de la collection Ishikawa
jusqu’au 29 septembre
MoCo – Hôtel des Collections, Montpellier moco.art

Crédit Photo : Ryan Gander, Ftt, Ft, Ftt, Fttt, Ftt. Plastique, caoutchouc, acier. Fondation Ishikawa, Okayama. Courtesy TARO NASU, Tokyo © Ryan Gander © Adagp, Paris, 2019