Nicolaï Lugansky subjugue la Roque d’Anthéron dans sa mise en miroir de Beethoven et Rachmaninov

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Nicolaï Lugansky subjugue la Roque d’Anthéron dans sa mise en miroir de Beethoven et Rachmaninov - Zibeline

Bien sûr, on l’attendait après les privations de l’an dernier ! Nicolaï Lugansky, plus souverain que jamais, proposait un programme où toutes les facettes de son génie pianistique se déployaient avec une évidence confondante. De la virtuosité, certes, épique, bouleversante, mais l’essentiel n’est pas là, c’est une âme qui se découvre, qui arpente l’invisible et nous le rend tangible. Revenant aux sources de la Sonate n° 14 en ut dièse mineur opus 27 de Beethoven, il lui redonne par la lenteur recueillie de son jeu l’intention première du compositeur qui évoquait dans le premier mouvement une marche funèbre hantée de fantômes évanescents. La « Sonate de la tonnelle » (ainsi était-elle nommée du vivant de Beethoven) doit son autre surnom, « Clair de lune » au poète allemand Ludwig Rellstab qui s’imaginait à l’écoute de l’adagio sostenuto voir une barque, sans doute fort romantique, évoluer sur le Lac de Quatre-cantons… Pourtant, l’interprétation conforme aux origines, sous les doigts de Lugansky, a une puissance poétique inégalée, nous renvoie à cette profondeur où le tragique se teinte d’une mélancolie prise au sens premier du terme. Envoûtant, le thème repris ostinato se pare de sombres harmonies que le second mouvement, Allegretto, efface de ses élans empreints de joie avant de se voir balayé par la tornade du Presto agitato.

C’est une attaque surprenante que celle de l’incipit de la Sonate pour piano n° 32 en ut mineur opus 111 qui saisit ensuite, quasi pianissimo, intime, rêveuse, encore sous l’émotion suscitée par Le Clair de lune. C’est progressivement que s’installe le caractère Maestoso du premier mouvement, un calme avant la tempête… le pianiste nous emporte où il veut, dessine des reliefs, crée des lointains, se rapproche, explore la partition dans une jubilation presque juvénile, refondant le monde. Les variations si complexes de l’Arietta sonnent comme autant de découvertes émerveillées, les rythmes naissent naturellement, avec une aisance qui fait oublier la fantastique technique de l’interprète : tout devient évident, les genres se confondent, le swing des syncopes éclot en avant-goût d’un jazz à naître. Tout ce qui est à venir semble en germination dans cette ultime sonate que l’on croyait connaître si bien avant cette soirée au parc de Florans.

Retour aux fondamentaux avec Jean-Sébastien Bach et sa Partita n° 3 pour violon en mi majeur BW 1006 transcrite pour piano (par Rachmaninov quand même) : on renoue ici avec une pureté de l’enfance. Le jeu lumineux et élégant suit le fil dansant des notes dans leur lumineuse effervescence…

Enfin, ce poète du piano (un fabuleux Fazioli aux sonorités précises et moelleuses) offrait deux volets des études-tableaux opus 33 n° 2, 4, 7 et opus 39 n°4, 5, 6 de Rachmaninov. Proches des préludes par leur concision et leur intensité, ces pièces permettent de saisir toute la palette expressive de l’interprète qui passe d’un registre à l’autre, installe un nouvel univers dès la première mesure, creusant les miniatures, brossant de délicats tableautins, comme le n° 6 de l’opus 39 qui évoque la course poursuite du Petit Chaperon Rouge.

Ovationné, l’artiste accordait trois bis somptueux, posant en un écrin d’œuvres de Rachmaninov, le n° 5 des 12 Romances opus 21 et l’Allegro du Prélude opus 23n° 7 en do mineur,  la Fantaisie-Impromptu en do dièse mineur op. 66 de Chopin. Brillant, aérien, fluide, mais aussi, spirituel, inspiré, voire mystique, que d’épithètes dont certaines sans doute à inventer pour qualifier le jeu de ce prince du piano !

MARYVONNE COLOMBANI

Août 2021

Concert donné le 4 août, parc de Florans, La Roque d’Anthéron, dans le cadre du Festival international de piano de la Roque d’Anthéron

Photographie : Nicolaï Lugansky © Valentine Chauvin