Aux Hivernales : de la danse malgré tout

Mini formule et maxi frissonVu par Zibeline

Aux Hivernales : de la danse malgré tout - Zibeline

La leçon de vie de NaïF Production et Arthur Perole aux Hivernales : danser encore et toujours, malgré tout ! 

« Un pas en avant c’était le soulagement, deux pas en arrière nous étions en suspension » écrit Isabelle Martin-Bridot dans l’édito de la 43ème édition du festival Les Hivernales. Ce fut finalement un pas de côté avec seulement deux journées de programmation et des représentations réservées aux professionnels et aux médias. Même le spectacle dans l’espace public Le Sacre par le collectif La Ville en Feu a dû être annulé ! C’est donc une petite fenêtre qui s’est ouverte sur le travail de compagnies installées sur le territoire : NaïF Production (Avignon) et la Compagnie F (Marseille).

Présentée comme une étape de travail, La Grande cordée s’inscrit dans le prolongement d’une recherche de NaïF Production autour de la paternité et de la filiation commencée avec succès dans le duo Des Gestes blancs. La compagnie imagine à présent une extension en explorant le lien père-enfant dans une communauté soudée dont les gestes chorégraphiques s’inspirent de situations anodines partagées quotidiennement. Cinq « couples » en étoile, à terre, s’éveillent les uns aux autres par glissements silencieux et mouvements lents, les adultes tels des marionnettes dans les mains des enfants. Puis la situation s’inverse et les adultes reprennent le contrôle, les dirigent à la voix (un simple « papa ») et non plus aux gestes. Ensemble ils expérimentent le toucher, l’équilibre et les portés mettant en jeu des notions comme l’abandon et la confiance réciproque. Cela ressemble à un jeu dans une cour d’école, bon enfant, ponctué d’éclats de rire et de voix. La Grande cordée porte bien son nom qui évoque des liens essentiels, ceux du sang et du cœur. On ne peut que souscrire à une telle attention mais, pour autant, cela suffit-il à faire œuvre ? À moins que les bons sentiments ne nous effraient par tant de douceur…

Électrochoc
Arthur Perole signe depuis 2014 des pièces de groupe sur la construction identitaire, la question des émotions, la multiplicité de nos personnalités : Stimmlos, Scarlett ou Fool en 2020… C’est donc un virage périlleux qu’il prend avec un premier solo, Nos Corps vivants, lui l’ancien interprète de Radhouane El Meddeb et Joanne Leighton ! Un pas de géant assumé avec magnificence, qui embarque le spectateur dans un tendre show, mélancolique, profond et drôle. À deux pas des gradins, au centre d’une petite estrade de rien du tout, il apparaît en marcel à paillettes, cheveux rasés peroxydés et ongles peints en noir ; avec une grâce infinie, il vampirise par ses lentes distorsions immobiles, ses secousses intérieures expulsées par à-coups, ses poses languissantes brusquement interrompues. Tel un acteur de film italien, il joue avec les expressions du visage autant qu’avec les mains ou le bassin pour happer nos regards hypnotisés. Il bouillonne de tous les sentiments, les désirs et les questionnements qui l’habitent, faisant de l’Autre un compagnon indispensable à sa conversation intime. Le rythme corporel et sonore ondule, vibre sur une bande musicale éclectique comme un autoportrait imaginaire. Il y va ainsi de la fluidité comme de la rupture, de la préciosité comme du naturel, de l’humour comme du pathétique. Arthur Perole danse avec ses tripes et nous vrille le cœur sans excès de zèle, avec juste ce qu’il faut de courage et de sincérité pour se mettre à nu.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Mars 2021

La Grande cordée a eu lieu le 24 février, Nos corps vivants le 27 février, dans un cadre professionnel, au festival Les Hivernales, Avignon

Photo : Nos corps vivants © Nina Flore HERNANDEZ