Vu par Zibeline

Ouverture des 20e Rencontres du Cinéma Sud-Américain à Marseille, avec Cabros de mierda

Mémoire vive

• 23 mars 2018, 23 mars 2018, 23 mars 2018, 23 mars 2018 •
Ouverture des 20e Rencontres du Cinéma Sud-Américain à Marseille, avec Cabros de mierda - Zibeline

Les Rencontres du Cinéma Sud-Américain organisées par l’ASPAS se sont ouvertes le 23 mars au cinéma Le Gyptis avec un film chilien de Gonzalo Justiniano en compétition pour le Colibri d’or : Cabros de mierda.

Le réalisateur, un des plus importants de la transition démocratique, dont l’œuvre se nourrit de l’histoire dramatique du Chili, y rend hommage à la lutte des déshérités de La Victoria, des pauvres, des chômeurs, des sales gosses (Cabros di Mierda) virés du Centre de la capitale, s’étant bricolé un habitat et, grâce notamment aux femmes, des structures sociales solidaires pour survivre. En 83-84, les résistants de La Victoria organisent de grandes manifestations contre Pinochet et sont sauvagement réprimés. Mémoire du pays et mémoire personnelle se mêlent dans ce film « based on truth ». Justiniano, exilé en France en 76, revient au Chili en 83 pour La TV française. Il rencontre le prêtre Jarlan assassiné par le CNI, capte des images dont il arrivera à sauver une partie malgré son arrestation musclée. De cette expérience et de ce matériau qu’il découvre 30 ans plus tard, exposé désormais au Musée de la Mémoire et des droits humains de Santiago, inauguré en 2009, il aurait pu faire un documentaire mais c’est la fiction qui l’emporte, ponctuée d’images d’archives.

Samuel Thompson (Daniel Contesse), un missionnaire américain de 23 ans, chemise blanche, cravate noire, et bonne parole à la bouche, arrive en 1983 à La Victoria. Une jeune femme du quartier, Gladys,(Nathalia Aragonese) surnommée « Francesita», lui loue une chambre dans la maison où elle loge avec sa mère, sa fille dotée du même prénom qu’elle, et Vlad, un garçonnet aux lunettes trop grandes, bien trop mûr pour son âge. Un « cabro di mierda » attendrissant, dont le grand-père syndicaliste a été assassiné sous ses yeux, le père se cache et la mère est morte. Samuel, comme le réalisateur, filme et photographie les gens du quartier, partage leur existence. Séduit par la sensuelle, la belle, la courageuse, la libre, la généreuse Gladys, il s’implique peu à peu dans les actions de résistance. Sa naïveté de gringo cède face à la « philosophie » de Vlad, sa parole évangélique paraît si décalée face à l’injustice sociale et à la barbarie de la dictature ! La télé dans son coin diffuse les images de défilés militaires, les discours anti communistes de Pinochet, ceux des autorités religieuses, complices du pouvoir. Sur la photo prise dans une boîte de nuit ridiculement appelée « Hollywood », tenue par les sbires du Régime pro-américains, certains musiciens du coin ont disparu et on ose à peine le dire.

Le film décrit un climat étouffant de guerre civile sous la menace constante de la dénonciation des collabos, de l’arrestation, de la torture et de la disparition dans l’océan où les hélicos jettent le corps des opposants réduits à des numéros. Mais il privilégie la Vie, la couleur, la beauté dans ce quartier de misère, s’attachant au quotidien de la communauté. Les pobladoras préparent les repas, organisent la soupe populaire, la garde des enfants, cachent les clandestins, font passer les tracts. La vie, oui. Drôle, tenace, solidaire, désirante. Et une mémoire qui n’est pas ressassement. Le film commence en 2017 dans le musée de la Mémoire, « une arche où toutes les réminiscences de l’histoire chilienne peuvent être déposées ». La fille de Gladys devenue adulte y rencontre Sam vieilli, devant le mur immense où des centaines de portraits de disparus s’exposent à la sensibilité ou au souvenir de chacun. Une superposition plus qu’une boucle. La dictature s’est achevée. Les couleurs ne sont plus les mêmes. L’image s’est arrêtée comme dans le film quand Sam prend un cliché, mais ces arrêts sur images n’ont pas arrêté le temps. Le futur contient le passé.

ELISE PADOVANI
Mars 2018

Photo © Gonzalo Justiniano, Sahara film producciones

 


ASPAS
Solidarité Provence Amérique du Sud
76  rue Perrin Solliers
13006 Marseille
04 91 48 78 51
http://aspas-marseille.org/

 


Cinéma Le Gyptis
136 rue Loubon
13003 Marseille
04 95 04 95 95
www.lafriche.org