Vu par Zibeline

Les œuvres les plus récentes de Laura Lamiel exposées au CRAC de Sète jusqu’au 19 mai

Mémoire miroir

• 16 février 2019⇒19 mai 2019 •
Les œuvres les plus récentes de Laura Lamiel exposées au CRAC de Sète jusqu’au 19 mai - Zibeline

Dans la première salle, gigantesque, il n’y a rien. Il faut recouvrir ses chaussures de protections. Comme dans un espace qui doit rester stérile. C’est L’espace du dedans. Dès le premier pas, on entre littéralement dans l’œuvre. On dit souvent que l’artiste investit un lieu, qu’il a conçu les pièces de l’exposition en fonction de sa spatialité ; Laura Lamiel se situe à une autre échelle : elle absorbe les murs et le sol dans son installation. On marche sur une estrade reconstituée, au-dessus de cet asphalte si caractéristique du lieu, englobé, recouvert, embarqué dans une histoire pleine de trous et de mémoire, où les années ne comptent pas, tant le temps semble dense ici. Et puisque les murs sont nus, le regard descend, vers nos pieds qui foulent, prudents, timides et émus, un passé dévoilé. Des incises sont les indices de ce qui traverse le travail de Laura Lamiel depuis 40 ans. Abstraction et minimalisme sont les premiers qualificatifs de son œuvre ; accumulation d’objets, de sens et de pistes à suivre en sont les termes surgissant. Ici, un autre paradoxe s’impose, entre vaste et minuscule. Dans le sol gris, lisse et doux, des cavités dévoilent une intimité figée. L’œil se fait archéologue. Des valises en cuir, des boites en bois, des surfaces de cuivre, des photos anciennes, des outils surannés : on pénètre dans un récit dont les ramifications se prolongent là où le regard n’a plus accès. Des rais de lumière s’échappent à travers les interstices, on aperçoit le noir de l’asphalte, on sait que tout continue, plus loin, plus profond, qu’on pourrait remonter le temps bien plus encore, ces quelques appendices narratifs suggèrent une immensité qui sourd. Une réalité enfouie, exhumée ou en cours de recouvrement. Est-ce une découverte, ou un effacement ? À chaque pas feutré, la question se pose, dans les creux.

Trompe-l’œil psychanalytique

Les yeux de W (1), qui donne son titre à l’exposition, accentue encore le vertige. On revient à une échelle plus réduite, mais multipliée par un jeu de miroirs sans tain. C’est un bureau, avec deux tables face à face. L’intérieur et l’extérieur. Identiques, mais pas tout à fait. Visibles, mais dans un certain angle. Un double bureau, mais singulier. Ascétique, mais sans limite. Regards obliques pour percer le mystère. Trompe-l’œil psychanalytique.

Miroirs encore, dans les cinq magnifiques Forclose. Tables aussi. Dessus : cahiers empilés, chemises empesées, manches nouées, recouverts de peinture blanche, éclairés par des ampoules enfouies sous les tissus. Des initiales (L.L) brodées. Dessous : un miroir au sol qui révèle l’envers. Des fils qui pendent (ou qui se dressent, obéissant au point de vue choisi). Rouges. Des amas de tissus qu’on dirait visqueux. Rouges. Un gant imbibé de cette même couleur funeste. Laura Lamiel évoque la « parole étouffée ». Le titre de son œuvre cite Lacan, le déni, la psychose. Tout déborde. Mais rien ne sort du cadre du reflet proposé par le miroir. Et s’approcher, c’est être intégré dans cette image duale. Magistrale démonstration plastique.

ANNA ZISMAN
Mars 2019

Laura Lamiel – Les yeux de W
jusqu’au 19 mai
Centre Régional d’Art Contemporain, Sète
04 67 74 94 37
crac.laregion.fr

Photo : Laura Lamiel, Les yeux de W (1), 2018 – Acier, miroir sans tain, cuivre, élément en acier émaillé, cuir, papiers, lampes, divers éléments. 190 x 200 x 160 cm. Photographie Marc Domage. Production CRAC Occitanie


Centre Régional d’Art Contemporain
27 Quai Aspirant Herber
34200 Sète
04 67 74 94 37
crac.languedocroussillon.fr