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Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières, adaptation de Pascal Quigard par Benjamin Dupé à La Criée

Mélophobie d’amour

Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières, adaptation de Pascal Quigard par Benjamin Dupé à La Criée - Zibeline

Le Festival Les Musiques a programmé cette année deux adaptations pour la scène du plus célèbre essai de Pascal Quignard, à priori peu engageant pour un compositeur : La Haine de la musique. Et des dix courts traités qui composent l’ouvrage, Benjamin Dupé ne choisit ni le plus facile pour titre (Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières), ni les passages les plus évidents : laissant de côté les références volontiers historiques et philologiques du texte, le compositeur se concentre avant tout sur les passages les plus oraux -donc, stylistiquement, les plus musicaux- et, paradoxalement, les plus mélophobes.

Tantôt du côté d’un rejet de la musique, plus freudien que platonicien, préconisé par l’auteur, tantôt soucieux, avec ironie ou sérieux, d’y opposer un autre point de vue, Benjamin Dupé laisse le texte libre de toute altération musicale, malgré le travail évident sur le rythme, le timbre et la respiration du comédien Pierre Baux. Mais il illustre jusqu’à saturation les images sonores les plus redoutées : des «fredons surgissants» au son glaçant de haut-parleurs, en passant par l’horloge de Bergson… La scénographie d’Olivier Thomas, jouant des pleins et des vides, des ombres nettes et des lumières glissantes, se fait parfois sonore, tandis que les cordes du Quatuor Tana accompagnent tout en dissonance et raideur la tension latente du discours, mais laissent, au détour d’un beau solo de violoncelle, presque sériel -par la percutante Jeanne Maisonhaute– entendre la possibilité d’une «ritournelle conjuratrice».

Plus historicisée que les extraits choisis, la partition de Dupé évoque tour à tour l’atonalité, les pizzicati d’un Ligeti ou les boucles de la musique répétitive, et brille par son utilisation de sons électroniques brouillant habilement la frontière si redoutée entre sensuel et sensoriel. C’est que, pour reprendre les mots de Frédéric Sounac : «Toute phobie, on le sait, n’est bien souvent qu’une «philie» retournée», et la haine du pourtant musicien Quignard s’apparente davantage à une méfiance qu’à un véritable procès. Le plaidoyer de Dupé n’en est pas moins convaincant !

SUZANNE LAY
Mai 2015

Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières a été joué à La Criée, Marseille, le 5 mai, dans le cadre du Festival les Musiques du GMEM

Photo : Il-se-trouve-que-les-oreilles…-c-Agnès-Mellon


La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/