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Vu par Zibeline

Le dernier Abdellatif Kechiche, un film solaire et puissant

Mektoub my love : canto uno

• 15 mars 2018, 21 mars 2018 •
Le dernier Abdellatif Kechiche, un film solaire et puissant - Zibeline

Cinq ans après La Vie d’Adèle, Abdellatif Kechiche revient sur les écrans avec Mektoub my love, Canto uno. Une chronique sentimentale-fleuve de 2h50 qui suit un groupe de jeunes gens en vacances à Sète durant l’été 1994. Première partie d’un tryptique annoncé, le film présenté à la Mostra 2017, a divisé les festivaliers. Et de fait, le cinéma de Kechiche avec ses séquences qui s’étirent jusqu’à l’épuisement, le souci de « faire jaillir la vie malgré les artifices », de prendre en compte les silences, les hésitations, la banalité des échanges oraux, de capter les corps féminins de très très près, en très gros plans, de façon quasi obsessionnelle, d’embarquer le spectateur dans une véritable expérience sensorielle, ne peut laisser indifférent. On est subjugué ou agacé, ou les deux.

Amin ( Shaïn Boumedine) vit à Paris. Il vient d’abandonner ses études de médecine, écrit des scénarii, fait des photos. Il revient pour l’été à Sète où sa famille tient un resto tunisien. Il y retrouve ses amis d’enfance et l’amour (non déclaré) de sa vie, Ophélie (Ophélie Bau), fiancée à un militaire en mission dans le Golfe, maîtresse du cousin Tony (Salim Kechiouche), aussi frimeur, dragueur, et extraverti qu’Amin est réservé et sentimental. Il promènera son appareil photo et son beau regard noir sur les plages, dans les bars, les boîtes de nuit, et même à la ferme pour capter un agnelage dans un clair-obscur très doux, comme une sublime mise à nu de la Vie. Le réalisateur semble lui déléguer son voyeurisme assumé, son goût pour la peinture de Renoir, pour le cinéma russe des années 30, cité dans la terrible scène d’Arsenal où un soldat édenté, victime du gaz hilarant, meurt en riant. Amin est témoin, confident, objet de désir de toutes les jeunes filles sauf de celle qu’il aime, étranger aux jeux de séduction auxquels il assiste et au cœur desquels il se tient.

Kechiche chorégraphie la circulation des désirs, dans le groupe qui absorbe ou rejette les éléments exogènes venues s’agréger à lui dans ce temps immobile des vacances où tout se répète avec d’infimes variations. Où sous les propos quotidiens identiques et insignifiants affleurent les blessures, les jalousies( in)avouées. La caméra sensuelle tourne autour des jeunes corps qui s’amusent, dansent, font l’amour, se dorent au soleil, s’éclaboussent, plongent en criant dans la mer. Des corps dont on perçoit la force, la vitalité, l’énergie. Les plans américains des western magnifiaient la virilité et la puissance de feu des cow boys, les plans-kechiche magnifient la féminité de Vénus Callypiges , isolant les fessiers, épousant avec maestria déhanchements, ondulation du ventre. Le film, introduit par deux citations sur la lumière, l’une de St Jean et l’autre de Mahomet, reste solaire même la nuit ! Beau travail du chef op Marco Graziaplena ! Variations subtiles de la saturation, composition en bleu et orange comme notes récurrentes, complémentaires et complices, la terre n’est-elle pas bleue comme une orange ?

Le titre, Mektoub my love, canto uno, suggère, outre une suite annoncée, la fatalité de l’amour, la fusion arabe-anglais-italien et confère un caractère musical à l’histoire. Côté fusion, tunisiens d’origine et français de souche sont mêlés comme le couscous et les nems dans le resto familial, comme dans la bande-son, les musiques des groupes joués dans les discothèques des années 90 et celle de Bach, la voix de Cecilia Bartoli et celle de Scott McKenzie ou de Bashung. Côté amour, il faut bien se résigner : « on est tous dans la merde » comme dit une des mères, forte de son expérience. Rohmer ne disait pas autre chose dans un autre style. Kechiche conclut sur un trait d’humour. Amin retrouve sur la plage une jeune fille séduite et éconduite par Tony. Elle l’invite à manger et le prévient. Il va falloir qu’il ait un peu de patience. La sauce pour les pâtes doit mijoter. Amin répond alors, et comment ne pas penser qu’il devient là le porte-parole du réalisateur, qu’il a tout son temps. Oui, il faut laisser mijoter les choses et savoir prendre le temps qu’il faut.

Le film sera présenté en avant-première à Marseille, au cinéma Les Variétés, le 16 mars à 19h30.

Sortie nationale, le 21 mars 2018

ELISE PADOVANI
Mars 2018

Photo : Copyright Pathé Distribution


Cinéma Les Variétés
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