Retour sur les vingtièmes Rencontres d’Averroès, qui ont remué les méninges et les cœurs

Méditerranée, mer de notre avenirVu par Zibeline

• 28 novembre 2013⇒1 décembre 2013 •
Retour sur les vingtièmes Rencontres d’Averroès, qui ont remué les méninges et les cœurs - Zibeline

 

Ces vingtièmes Rencontres d’Averroès ont joui d’un climat exceptionnel. La qualité des interventions, constante, a remué les méninges et les cœurs !

Thierry Fabre, concepteur et initiateur des Rencontres, a ouvert cette édition exceptionnelle avec émotion et lyrisme, en citant un article récent de Patrick Chamoiseau dans le Monde. L’écrivain martiniquais, quand on lui demanda comment il expliquait le paradoxe d’une société qui insulte Taubira mais lui a attribué le prix Goncourt, répondit :

«Là où la lumière est la plus vive, l’ombre s’épaissit d’autant. Héraclite nous avait prévenus : on ne peut pas les dissocier. Notre tâche est de faire en sorte que ce soit la lumière qui donne le tempo, et surtout pas l’ombre. C’est pourquoi Miles Davis s’efforçait de ne pas jouer toutes les notes qui lui venaient aux doigts : il préférait développer du silence pour ne choisir soudain que la plus belle des notes. Et la plus belle est toujours au bord de l’impensable.»

Les Rencontres toutes entières ont cherché à formuler cet impensé, à produire cette note juste, sans jamais se perdre en route, en regardant en face les ombres dont ont surgi bien des lumières. Nous vous en rendons compte par ces quelques éclats, à retrouver sur France Culture les 23 et 24 décembre, sur Mativi qui a tout filmé (www.mativi-marseille.fr), puis dans un livre à paraître.

Pas des passeurs

Alain de Libéra rappela, dans une conférence inaugurale brillante, que l’histoire de la transmission des savoirs en Méditerranée est traversée par l’opposition entre la loi et la foi, et que le désir de savoir n’est pas chrétien. Le débat sur les sources arabes de la culture européenne est loin, selon lui, d’être correctement posé : il y a ceux qui dénient l’héritage arabe, et ceux qui admettent que les penseurs musulmans d’Andalousie ont influencé la pensée européenne, mais croient toujours qu’ils n’étaient que des passeurs de la pensée grecque. Ceci accrédite l’idée que la philosophie arabe n’existe pas, qu’Averroès ou Maimonide ne savaient que copier, adapter la philosophie d’Aristote ou la science indienne, et que l’unique création des Arabes est la religion. Le professeur au Collège de France démontra, en cheminant dans l’histoire, la complexité de la translatio studiorum dans les pôles universitaires, capitales alléguées du savoir. On comprit alors à quel point l’écriture de l’Histoire est pétrie de présupposés qui en orientent l’interprétation, et expliquent une véritable «captation d’héritage» effectuée par la France et l’Allemagne, qui se prétendent filles de la Grèce à la Sorbonne et à Aix-la-Chapelle, accréditent l’idée que «la plus haute sapience est révélée par Saint Paul». Le médiéviste Henri Pirenne, en 1922, décrit encore la Méditerranée au Moyen Âge comme un lac musulman auquel l’Europe a dû tourner le dos pour se bâtir au Septentrion…

Traduire et transmettre

Ne dites jamais que cela vient de lui, prescrivaient les Jésuites à propos de l’enseignement d’Averroès, qu’ils dispensaient. Et pourtant… c’est en étudiant par quelles voies le savoir est passé, en se penchant ce qu’on ne peut traduire, sur le symptôme de la différence de la langue, que l’on perçoit l’étrangeté de l’autre, pour mieux le comprendre. Barbara Cassin fait un superbe éloge de la traduction, tandis que Joseph Chetrit affirme qu’Israël, et l’Afrique du Nord, perpétuent l’héritage arabo andalou en diffusant sa musique. Ce sont les traducteurs juifs expulsés de Cordoue vers Avignon qui ont fait passer la culture juive andalouse vers les Ashkénazes, qui ne parlaient pas arabe, en la traduisant en hébreu pour eux. Les circuits de la transmission sont complexes, et ne descendent certes pas du Nord au Sud : le savoir grec n’est pas un universel, rappelle Ali Benmakhlouf, mais il a été universalisé par des commentateurs : les sept siècles de commentaires arabes ne sont pas une «transmission pâle», le monde Byzantin a existé, et c’est de dehors que l’on peut apercevoir qui l’on est, rappellent-ils tous en citant les Cannibales de Montaigne…

Une première table ronde consensuelle au bon sens du terme, où la pensée se co-construit et se transmet, dans la joie du partage entre des historiens de toutes les rives.

Mer blanche ou bleue

La deuxième table ronde était précédée d’une introduction d’Edhem Eldem, qui, tout en louant l’optimisme de Thierry Fabre qui veut voir dans cette mer un espace de pensée possible, expliqua qu’elle n’était que tensions, dominations du Nord sur le Sud, de l’Occident sur l’Orient. Que pour les Ottomans elle n’avait jamais été un continent liquide entre les terres, mais la mer blanche infranchie, celle où on perd les batailles, et qui s’oppose à la Mer Noire autour de laquelle on bâtit et on explore. Brigitte Marin, au contraire, rappela que les études méditerranéennes sont aujourd’hui un universel, un modèle qui inspire l’analyse des autres histoires de transmission entre des mondes différents, et qui peut se projeter sur les Caraïbes ou la mer du Japon. Jocelyn Dakhlia, comme toujours lumineuse, parla de cette Lingua Franca qui a uni les ports et construit un espace commun, des évolutions, des équilibres, de la route vers l’Orient. Mais c’est à Beyrouth, symbole des conflits entre communautés, que Carla Eddé situe le cœur imaginaire de la Méditerranée contemporaine. De son désir de reconstruire un cosmopolitisme, de ses échecs, et de la vie qui selon elle surgit à tous moments malgré la violence.

Révolution sociologique

La troisième table ronde réunissait aussi des femmes, et un homme, hors du commun. Irène Théry commença par rappeler que le monde entier était travaillé, pour la première fois, par la question de l’égalité des sexes, et que l’ensemble des liens sociaux était en train de changer. «Aucune société avant la nôtre n’a tenté l’égalité». Mais les femmes ont aujourd’hui conscience qu’elles ont quelque chose à perdre en renonçant à leurs prérogatives des sociétés traditionnelles, qui les assujettissent mais leur laissent un rôle. Cette tension provoque des divisions y compris au sein des mouvements féministes, quant aux positions sur la prostitution, le mariage homosexuel, le voile musulman. Selon elle, les pires violences surgissent aujourd’hui pour réprimer le désir d’autonomie des femmes, au nom de valeurs traditionnelles fantasmées, défendues également par des femmes. Ainsi Yalda Younès, danseuse palestinienne, égrena les raisons trouvées par les internautes pour mener l’intifada de l’égalité des sexes. Pinar Selek, passionnante résistante turque (voir entretien sur notre webradio), rappela que le féminisme turc existait avant les «nettoyages» et le génocide arménien, qu’il avait été transformé par le kémalisme, représenté par des femmes «émancipées par les hommes» qui croyaient obtenir l’égalité en allant bombarder les villages kurdes. En Turquie aujourd’hui le féminisme s’exprime avec une radicalité pragmatique, en s’alliant avec les Kurdes, les Arméniens, le mouvement LGBT, en particulier avec les Trans, «avec tous ceux qui remettent en cause le patriarcat dominant et guerrier». Paul Amar parla avec finesse de l’État délinquant d’Égypte, de la police qui pratique le test de virginité, le harcèlement et le viol pour justifier la restauration du vieil ordre militaire. Puis Amalia Signorelli parla de Berlusconi. Ne riez pas, implora-t-elle face au public hilare, c’est une tragédie. Qui prouve que l’émancipation peut être un camouflage, que l’hégémonie sur les médias peut remodeler une culture, que les prostituées représentent aujourd’hui les femmes qui réussissent, un modèle enviable, le meilleur moyen de réussir. Que les mères italiennes rêvent de cela pour leurs filles, et les jeunes filles pour elles-mêmes. Et que le féminisme italien est laminé, que cela peut arriver partout, y compris dans les démocraties avancées…

Où est l’horizon de paix ?

Si lors de cette quatrième table ronde les interventions d’Hamit Bozarslan, expliquant l’état de violence continu depuis 1979, furent érudites, claires et fulgurantes ; si Gilbert Achcar, moins convaincant dans l’ensemble, rappelle avec justesse que les luttes sociales ont précédé les printemps arabes et que les régimes ont utilisé les intégrismes musulmans contre la gauche radicale ; ce fut le Syrien Salam Kawakibi qui parla des massacres dans les termes justes : «je ne peux garder mon sang-froid ; en Syrie une boucherie, une tuerie se déroule, 11 millions de déplacés, plusieurs centaines de milliers de morts, des villages entiers rayés de la carte, vous pouvez le voir sur Google Earth, l’école arrêtée depuis 2 ans (…) le régime cible les intellectuels, les enseignants, mais aussi les médecins pour qu’ils ne puissent pas soigner les blessés.» Et lorsqu’on lui demande ce qu’il faut faire, il répond qu’il faut d’abord que les médias relaient l’information, qu’il faut déconstruire les mythes syriens, que le régime n’est ni laïc, ni progressiste, et que les djihadistes, présents aujourd’hui parmi les «rebelles», en étaient absents au début.

À l’autre bout de la table Denis Charbit, Israélien, représentait comme toujours l’ennemi, alors même qu’il se bat en son pays contre les colonies, pour un statut égalitaire des musulmans d’Israël, et contre l’idée même d’un État juif. Certes il parla pour désigner son pays d’une démocratie, ce qu’on ne peut prétendre lorsque les citoyens n’y sont pas égaux. Mais il eut raison de rappeler que les pays arabes n’avaient pas su «retenir leurs juifs».

Aujourd’hui l’urgence est clairement en Syrie, mais la pomme de discorde reste Israël. C’est selon Salam Kawakibi, à cause d’Israël que la communauté internationale n’intervient pas pour arrêter le massacre. Ce dont Denis Charbit ne disconvient pas.

La Méditerranée des artistes

La dernière table ronde fut en fait celle qui laissa entrevoir l’horizon de paix. Lorsqu’on parla des femmes la veille, lorsqu’on parla d’art ce matin-là, le dialogue entre les peuples sembla possible, et l’horizon commun déjà dessiné, pourvu que les politiques écoutent l’histoire, renoncent au patriarcat guerrier, et fabriquent plutôt que de détruire, coloniser, imposer, séparer. Yalda Younès fut lumineuse lorsqu’elle parla du corps (des femmes) comme lieu de résistance, Mustafa Benfodil quand il raconta comment il déplaçait le théâtre sur des places publiques, et comment en Algérie il était l’instrument d’une possible insurrection. L’engagement des artistes, sur toutes les rives, semblait le même. À gauche oui, répondit doucement Yalda Younès à un spectateur, parce que fabriquer et créer en considérant le monde plutôt que soi est plutôt à gauche. Mais surtout en réseau, en rhizome, depuis le peuple, en écoutant la douleur sociale. De nouvelles formes de vie fleurissent aujourd’hui dans les pays arabes, malgré la répression, le manque absolu de moyens, et des dizaines d’années d’art étatique. Le printemps arabe est là.

AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2013

Photo : Conférence-inaugurale-de-Alain-de-Libéra-©-Espaceculture_Marseille-2013

Lire aussi notre retour sur le programme culturel des Rencontres, ainsi que sur le concert de Rachid Taha du 30 novembre.

Les Rencontres d’Averroès se sont déroulées du 28 novembre au 1er décembre à Marseille