Mondialité et hospitalité au cœur du Bel été martégal

Martigues, ville du Tout-MondeVu par Zibeline

• 29 juillet 2020⇒6 août 2020 •
Mondialité et hospitalité au cœur du Bel été martégal - Zibeline

Tous les jeudis, dans le cadre du Bel été martégal, les arts invitent à repenser notre rapport à l’autre.

Leurs visages retro-éclairés nous interpellent. Les regards de Chibanis saisis par le photographe Mohammed El Hamzaoui sont on ne peut plus vivants. Et pour cause, l’artiste les a fixés sur une matière très particulière : de la cellulose bactérienne développée dans du thé sucré. « C’est une technique que j’ai conçue moi-même et que j’ai appelé thépiderme. C’est une démarche écologique même biologique, sans aucun produit chimique », explique cet Aixois d’origine marocaine qui a déposé un copyright sur l’utilisation du terme inventé. Et à travers ce procédé, Mohammed El Hamzaoui de s’emparer d’un symbole : « Pour certains chibanis, le thé sucré peut être le seul repas de la journée avec un morceau de pain ».

D’où proviennent ces portraits d’une expressivité si troublante ? « Je les ai rencontrés à Salé, (la ville située sur l’Océan atlantique en face de Rabat, la capitale du Maroc ndrl), dans la dernière quinzaine du mois de ramadan. Ils vivent tous ensemble, dans le même établissement et ont tous une histoire à raconter. » Des anciens, hommes et femmes dont la peau, les rides, épousent le papier imaginé pour animer leurs pensées que l’on devine chargées. En attendant de pouvoir un jour lire les extraits de leurs récits contenus dans un livret par le photographe.

Avant de quitter le Maroc pour l’Algérie, la direction de la culture, organisatrice de la manifestation, propose un crochet par l’Andalousie, à travers un spectacle de flamenco autour de la danseuse Sarah Moha. Du chant, de la guitare et des palmas et un clin d’œil aux nombreuses familles de rapatriés d’Algérie installées à Martigues et dans la région marseillaise, auxquelles est dédiée la fameuse Tarara de Federico Garcia Lorca. C’est l’une de ses familles qui est au centre du film documentaire présenté en avant-première nationale et fin de soirée, Un jour nous reviendrons à Alger. Sa réalisatrice, la journaliste Laura Sahin, a convaincu son père et ses deux oncles de retourner sur la terre de leur enfance, cinquante-sept ans après leur départ d’Algérie. « Parler de la vie en Algérie avant l’indépendance est un sujet tabou des deux côtés de la Méditerranée », annonce celle qui n’a pas voulu faire un film « politique » ni « engagé » mais raconter plutôt « l’histoire de sa famille. Une histoire terriblement actuelle, celle du déracinement et de son traumatisme invisible. »

Coproduit par France 3 PACA et La prod du Sud, le 52 minutes a été tourné en dix jours dans le quartier populaire de Bab El Oued où sont nés Alain, Robert (décédé cinq jours après son retour de voyage) et Serge, et est ponctué d’interventions de l’historien Jean-Jacques Jordi, spécialiste des migrations en Méditerranée occidental aux 19ème et 20ème siècles. La caméra s’attarde sur la période avant le départ, filmant les discussions de famille, la visite au tombeau parental, la préparation des bagages, la traversée en ferry depuis Marseille, un passage qui montre des sentiments où se mêlent l’enthousiasme, l’appréhension et une évidente fierté de s’engager dans ce que la plupart des Pieds-Noirs n’osent accomplir. La fratrie semble n’avoir jamais été autant soudée que pour vivre cette aventure de laquelle ils ne savent pas quoi attendre si ce n’est une forte émotion. « C’est quelque chose d’être Africain, j’en suis fier », dira Alain l’aîné.

Dès les premiers contacts avec la population algéroise, le constat est évident : « on dirait qu’on est partis hier ». Ce n’est pas tant que la ville n’a pas changé mais bien que l’accueil chaleureux les surprend autant qu’il les bouleverse. « Vous êtes chez vous », ne cessent-ils d’entendre à chaque souvenir échangé. Le comble est atteint lors de la visite de l’appartement de leur enfance. « C’était ta chambre ? Eh ben, vas-y ! », lance l’un des membres de la famille qui y vit aujourd’hui et depuis janvier 1963 soit quelques jours après le départ du père Ben Sahin. « C’est dans cette pièce qu’on a entendu à la télé le « Je vous ai compris » de De Gaulle. Notre père a alors dit à ma mère : tu peux faire tes valises. »

Témoignage d’un pèlerinage dans l’intime, Un jour nous reviendrons à Alger n’a pas la prétention d’affronter la question coloniale. En évitant tout « nostalgérisme » et concentrée sur les réactions humaines de ses proches, Laura Sahin a le mérite d’affirmer une conviction : en dehors de toute considération politique et historique, Algériens et Français d’Algérie se regardent mutuellement avec les yeux de la fraternité. N’en déplaise aux agitateurs de haine.

LUDOVIC TOMAS
Juillet 2020

Photo : Chibanis © Mohammed El Hamzaoui

Les rencontres du Tout-Monde ont lieu tous les jeudis de l’été, à partir de 19 heures, dans la Cour de l’Île, à Martigues. L’exposition Chibanis est visible jusqu’au 6 août.

A venir :

29 juillet : concert de The Mo’s, 19h30, Cours du 4 Septembre ; projection du film Greenbook, 21h30, stade de foot de Croix-Sainte.

30 : un atelier de peintres, les Blaÿ, 9 h, Chapelle de l’Annonciade ; Jazz dans l’Île avec Jeff Coralini, 19h30, place de la Libération ; concert de Faf la rage, 19h30, Cour de l’Île ; projection du film Retour vers le futur, 21h30, parking du centre social de Boudème.

31 : 10 h-17 h, construction d’un radeau avec Cap Fada, terrain de pétanque du Mas de Pouane et sieste sonore, pinède de Canto-Perdrix ; concert de Yaléo, 19 h-23 h, place Jean-Jaurès ; Soirée la Venise provençale 2.0, 21h30, Cour de l’Île.

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