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Un été de culture populaire à Martigues

Martigues cultive son patrimoine populaire

• 3 juillet 2019⇒22 septembre 2019 •
Un été de culture populaire à Martigues - Zibeline

Deux mois de festivités partagées, concerts, balades, repas, expos… tout est gratuit, et les habitants en profitent !

À Martigues depuis 30 ans le festival de folklore mettait la ville en ébullition. Mais il ne durait qu’une semaine ! Aujourd’hui le relais est pris par la Ville elle-même, qui réussit son pari : il s’agit bien, encore, de convoquer le monde à Martigues, mais à partir d’une réflexion sur la culture populaire qui diffère sensiblement, et pourrait faire modèle…

La mémoire du peuple

Car il n’est plus question de costumes, de danses et de musiques traditionnelles, mais de ce qui fait la culture populaire à Martigues, c’est-à-dire essentiellement la mémoire ouvrière, les usages autour de la pêche, du canal et de la mer, de la nourriture, des paysages et de l’hospitalité. Et quelques œuvres, et quelques faits, qui se sont déroulés là et fondent ce qui peut se définir comme une « identité » commune.

Sans doute le film Toni de Jean Renoir est-il le plus emblématique de ce patrimoine commun, métissé et complexe. Juste avant le Front Populaire c’est là que le cinéaste, produit par Pagnol, posa le cadre tragique de cette histoire ouvrière où l’immigré italien défend une Martégale opprimée par un cynique de la capitale, et meurt descendu par un facho. Une histoire d’amour, d’égalité et de liberté, inspirée par un fait divers survenu à Martigues : la copie restaurée de Toni a été projetée en plein air le 17 juillet devant un public médusé par la beauté de ce chef-d’œuvre, où Martigues apparaît sous un jour plus politique que dans La cuisine au beurre

Paysages et usages

D’autres facettes de la ville surgissent : avec les œuvres de Félix Ziem, qui peignit ses paysages vénitiens et stambouliotes sous la lumière et les miroitements des eaux de l’étang ; avec celles de Bernar Venet et de ses sculptures industrielles, fabriquées avec l’acier d’Arcelor Mittal de Fos, et entreposées à Martigues ; avec les paysages qui mêlent les eaux marine et douce, les arbres, le calcaire et les torchères : on les redécouvre à pied, à la voile ou en zodiac, guidé chaque jour.

Cultiver un patrimoine, c’est aussi valoriser les usages populaires qui persistent au Calen, cabanon sur le chenal où l’on mange les muges directement remontés des filets tendus entre les rives, immortalisé dans le roman de Sigolène Vinson (voir encadré). Dans le plaisir de la cuisine, soupe au pistou partagée, sardinades, poutargue, mélets, favouilles : Nadia Sammut, enfant étoilée de Martigues, a conduit les festivités culinaires autour des créations de la mer, en orchestrant les gestes des habitants, dans les maisons de quartiers et la cuisine centrale de la Ville, dont sont sorties 650 assiettes offertes !

Anti-festival

Car la grande originalité de cet « anti-festival », comme se plaît à le nommer Florian Salazar Martin, élu à la culture, c’est de réunir toutes les forces de la ville, pour penser, manger, danser, marcher ensemble. Et cultiver le sens de l’hospitalité, celle qui a poussé les habitants, en 46, à partager leurs tickets de rationnement avec les passagers de L’Exodus, rescapés d’Auschwitz, refoulés dans des bateaux prisons au large de Port-de-Bouc.

Un élu qui affirme que le monde est ici, et que ces Fadas ne sont pas conçus, « même s’ils sont bienvenus », pour faire venir les touristes, mais pour reprendre la main sur le symbolique : ce qui nous fonde, et ce que l’on en fait.

Dans une ville communiste où la première opposition est le Rassemblement National, rappeler que Martigues s’est fondé sur son sens de l’accueil, du travail et du partage est important. Pour cela la gratuité va jusqu’aux assiettes : « Pourquoi la nourriture ne serait-elle pas gratuite ? elle n’est pas plus chère à offrir qu’un concert ».

Cette gratuité, ces deux mois de festivités, Martigues peut les offrir à ses habitants « pour à peu près le même prix que le Festival de Folklore ». Soit 350 000 euros, auxquels viennent s’ajouter la mise à disposition des lieux et des services de la Ville. Et l’enthousiasme des artistes, qui « demandent moins cher ici qu’ailleurs ».

Artistes d’ici

Car les Fadas du Monde s’appuient sur le patrimoine pour tenter la création, en favorisant les artistes de la région : Rara Woulib qui donne des couleurs et des sons haïtiens au quartier de Ferrières, Ilotopie qui invente des îles sur l’étang et la mer ; et puis Nevché et Imhotep, Isaya et Margaux Simone pour célébrer les musiques nées ici, Thomas Leleu, Christian Sébille pour en créer des nouvelles, Sophie Pondjiclis pour célébrer le chant lyrique méditerranéen… la liste des artistes qui ont animé les soirées de juillet est longue, et se poursuit en août (voir encadré).

Et, déjà, c’est tout l’esprit de l’été à Martigues qui est bouleversé : parce que le Théâtre de Verdure est devenu un lieu accueillant et ouvert à tous. Parce que Yes we camp s’y est installé, avec ses campements, ses tables où l’on vient partager ce que l’on apporte (rien ne se vend à Yes we camp !), chanter, prendre la parole, et, intempestivement, se baigner. Rapidement devenu le QG des Fadas du Monde, le nouveau lieu semble définitivement entré dans les usages martégaux !

Bals et beaux débats

Entre les petits déjeuners patrimoniaux, les plages vidéos, les baletti avec Moussu T ou celui de la Libération, les Rencontres du Tout-Monde ont tenté, elles aussi, d’inventer une nouvelle forme. Où il n’est pas question d’entendre un discours, mais d’y prendre part, aux côtés de spécialistes invités pour susciter la parole, au même titre que les œuvres programmées.

Ainsi, en juillet, 4 rencontres ont réuni une soixantaine de participants chacune, venus parler Mondialité, Egalité, Hospitalité et Écologie. Des échanges si fructueux que Martigues va poursuivre et enrichir la formule, dès le 6 septembre, avec une Rencontre autour des migrations, de l’exil et de l’accueil, où cinéastes, associations, militants, hôtes et exilés occuperont plus généreusement encore l’espace public…

Gratuité, culture participative, mémoire ouvrière, art industriel, paysage naturel, conservation des usages populaires et attention aux artistes du territoire… décidément quelque chose s’élabore cet été à Martigues, qui renoue, entre la culture et le peuple, des liens qui n’auraient jamais dus être dénoués !

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2019

Au programme

Toni, le tournage de Renoir aux Martigues
Exposition jusqu’au 22 septembre
Cinémathèque Prosper Gnidzaz

Soirée Afrique du Sud
Sibongile Mbambo (voir page 8)
5 août
La Cour de l’Ile

Récital Chopin
Nicolas Bourdoncle
6 août
Chapelle de l’Annonciade

Soirée Maloya
Banyan et DJ Galland
19 août
Théâtre de Verdure

Soirée Flamenco Nuevo
Piel Canela
10 août
Théâtre de Verdure

Soirée Guinée
Sayon Bamba
12 août
La Cour de l’Île

Soirée Bénin
Tchalé
19 août
La Cour de l’Île

Fête de la Libération
Marché, restauration et bal populaire
23 & 24 août
Divers lieux

Photographie : Pétrole, de Christian Sébille, au Fort de Bouc le 26 juin © Ville de Martigues

Le roman du Calen

Entre l’Étang de Berre et la Côte Bleue, non loin des torchères brûlantes de l’industrie pétrochimique, une ville, jamais nommée mais dont les descriptions ne laissent aucun doute : Martigues, où Sigolène Vinson a ancré son dernier roman, Maritima. Ferrières, le pont levant qui relie l’Île à Jonquières, le canal Saint-Sébastien… et le Chenal de Caronte, appelé le Miroir aux oiseaux, « enclave paisible qui, avec l’étang, donne l’impression que la ville entière flotte », lieu d’élection des muges, poissons dont les œufs, séchés, donnent la poutargue, fil rouge d’une histoire terrible et magnifique.

C’est dans cet environnement atypique qu’évolue une petite communauté immensément attachante : Jessica, jeune mère bousillée par la mort de son Frankie, incapable d’aimer son petit garçon Sébastien, et qui passe ses journées les yeux collés aux jumelles pour guetter les poissons dans le chenal et tout ce qui l’entoure ; le vieux Joseph, son grand-père, et Emile, pêcheurs de muges ; Antoine et Dylan, deux frères orphelins recueillis par Emile ; Ahmed, amant de Jessica, ingénieur dans la pétrochimie… et les autres, tous les autres. D’une écriture poétique et ciselée, Sigolène Vinson rythme l’implacable et époustouflante mécanique d’une tragédie annoncée, et l’air vient à manquer quand les mots se font durs, assombrissant les regards et raréfiant les paroles. Pendant ce temps, imperturbables, les muges viennent grossir les calens…

DOMINIQUE MARÇON
Juillet 2019

Maritima
Sigolène Vinson
Les éditions de l’Observatoire, 20 €