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Retours détaillés sur les spectacles d'un Festival de Marseille des plus réussis

Marseille éclatante !

Retours détaillés sur les spectacles d'un Festival de Marseille des plus réussis - Zibeline

La Ville a enfin un festival à sa mesure : multiple, bigarré, militant, festif et politique. Reflet du monde, concentré de vie, de jeunesse et de corps. Quelques retours éclatés d’une réussite manifeste.

Un Sacre du Printemps pour commencer ? Stravinski et son rite ont été tant de fois interrogés par la danse… Eh bien justement, pas de Stravinski, ou alors traficoté par l’électronique, ne conservant que les rythmes, traversé par d’autres souvenirs musicaux. Et la bande n’est pas le bout de la surprise : le rituel commence dès l’entrée, lorsque le public se déchausse comme en un temple japonais, une mosquée, tandis qu’il pénètre dans une Cartonnerie (La Friche) enfumée et vibrante des psalmodies des 40 danseurs… Hommage à la danse, à l’amour, au désir, à l’éveil, à la jeunesse, le Rito de Primavera de José Vidal célèbre et rapproche les corps : ceux des danseurs chiliens et marseillais, ceux du public invité à danser, ceux des hommes et des femmes, hétéro ou homosexuels. Un Sacre du Printemps ? Sûrement, dans l’esprit de ce que Stravinski et Nijinski inventèrent il y a plus d’un siècle !

On a beau aimer voir des corps danser, si bien, on a beau aimer leur présence et leurs discours, admirer ces interprètes/créateurs qui savent placer chacun de leurs gestes avec émotion et pensée, on a beau s’accrocher à ce discours un peu étrange sur les os qui nous composent, et sur la mort qui approche avec le temps, Water between three hands ennuie un peu. Composé de danseurs virtuoses âgés de plus de quarante ans, le Dance on ensemble est emmené ici par Rabih Mroué vers des contrées vraiment auto-référencées. A l’heure où le Festival de Marseille s’attache aux urgences du monde on admire le travail léché et la douce autodérision, l’incroyable talent du batteur aussi, mais on peine à s’intéresser vraiment à cette nostalgie à rebours. Impression subjective ?

Sanctuary de Brett Bailey est un choc. Se veut un choc. Le spectateur placé entre des grillages et des barbelés traverse détresses et tragédies. Celles des migrants parvenus en Europe, des morts qu’ils ont laissés derrière eux, des difficultés qu’ils vivent dans cette Europe sanctuaire qui les rejette, les prostitue, nie leur mémoire, les exploite. Le visiteur passe devant des tableaux, stations d’un chemin de croix que des acteurs habitent, et leurs regards transpercent, renversent l’abjection du rejet qu’ils vivent dans notre Europe si confortable. La force même du dispositif, concentrationnaire, bouleverse et interroge. Le glissement vers des allusions aux attentats -comme conséquence de la fracture entre l’Europe et l’Afrique ?-, la menace terroriste qui clôt le parcours, la seule Blanche qui incarne une mémé FN, caricaturent une réalité où les migrants fuient aussi guerres et attentats perpétrés en Afrique, et où le public qui vient au festival est largement acquis à l’idée d’ouvrir grand les frontières. Brett Bailey, venu d’Afrique du Sud, prévient que notre monde éclatera, et qu’un jour peut venir où eux et nous (Noirs et Blancs ?) perdrons le sentiment de notre humanité commune. Transposition de l’Apartheid, ou réalité de l’Europe ?

Sanctuary,-Brett-Bailey-©-Andreas-Simopoulos

En 2010 Madame Plaza avait fait l’effet d’une grenade et propulsé la chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen sur les scènes européennes où elle multiplie depuis les tournées. Sur la place d’Armes du MuCEM et le toit-terrasse de la Cité Radieuse pour, dit-elle, explorer « cette volonté de créer du lien tout en insufflant de la joie », elle lance ses Corbeaux. Tout de noir vêtu, cheveux retenus par un fichu blanc, un groupe de danseuses parvient lentement jusqu’à l’extrémité de la place bordée par la mer. Silence absolu, supplanté peu après par le chant des corbeaux : la voix des performeuses qui, de vagues successives en roulis continus, entrent en transe, imposent leurs râles, leurs mouvements contractés, leurs dissonances. Le chant des corbeaux fait entendre les singularités, l’intensité dramatique d’un visage, la douceur d’un autre, la crispation d’un corps, le relâchement total d’un autre. Difficile de faire plus abstrait et subjectif. Parlons plutôt de sérénité partagée, comme celle ressentie plus fort encore dans la vidéo Corbeaux-Traces projetée au MuCEM. La superposition, simple, de la pierre du mur-écran et du paysage aride du désert marocain ; le mouvement lent de la caméra qui s’approche des silhouettes sculpturales ; les croassements font de la vidéo un moment d’immense quiétude.

Corbeaux,-Bouchra-Ouizguen-©-Hasnae-El-Ouarga

Pour répondre à leur manière aux « 7 nécessités » qui constituent le manifeste artistique des directeurs du BNM, 7 jeunes chorégraphes de la scène internationale ont eu carte blanche. Ces nécessités sont celles du corps dansant, du corps dans l’espace et le temps. Pas seulement celui des danseurs mais aussi le nôtre. Issus du BNM et d’ICK (Amsterdam) ils interviennent avec un enthousiasme débordant et un talent inouï qui leur permettent de passer d’une esthétique à l’autre avec un engagement total. Quand Nacera Belaza soumet les corps à des tressautements d’abord imperceptibles puis plus amples allant jusqu’à un état de transe, Ula Sickle installe une horloge où défilent les minutes et fait reprendre la chorégraphie à l’envers aux danseurs dans des mouvements amples et saccadés. Les corps exultent, occupent l’espace, les voix surgissent parfois. La dernière chorégraphie d’Ayelen Parolin offre une danse tribale qui nous ramène aux origines et à plus d’émotion. Car dans l’ensemble les propositions sont assez formelles et semblent oublier la réalité sensuelle des corps. La chair deviendrait-elle froide ?

Après un passage à Paris, le collectif berlinois Rimini Protokoll a posé ses valises dans la cité phocéenne pour y créer son dernier spectacle participatif 100% Marseille. Constituée d’amateurs, la troupe rassemble un échantillon de cent habitants représentatifs de la ville, qui, à travers un jeu de questions-réponses, dressent un portrait moderne de Marseille. Qui essaie de ne pas payer ses impôts ? Qui est amoureux ? Qui pense que les femmes et les hommes sont traités à égalité ? Qui pense que le burkini devrait être interdit ? Qui est déjà allé en prison ? Qui se sent seul ? Débutant avec légèreté, la représentation glisse vers l’intime et le politique, dans un spectacle documentaire donnant à voir les préoccupations de notre époque. Statistiques et art sont à priori très éloignés. Mais ici, la magie opère et ces individus réussissent le pari de « faire cité ». L’addition de ces habitants aboutit à une unité incarnée par leur sentiment d’appartenance à cette ville, un sentiment commun qu’ils crient haut et fort. « Nous sommes Marseille ! »

Le Silo n’est peut-être pas le meilleur endroit pour diffuser l’énergie bolide des dix corps du Grupo de Rua Niterói, qui sous la direction du brésilien Bruno Beltrão présentait sa création 2017 : la street dance, même ou surtout rigoureusement travaillée pour la scène a besoin d’espaces qui laissent filer l’imagination. Ici, malgré les bandeaux-vidéo aériens de nuages et de frondaisons frémissantes, malgré l’époustouflante virtuosité des danseurs, une certaine pesanteur semble en permanence menacer la liberté d’invention qui tente de se déployer. A moins qu’il ne s’agisse d’un choix délibéré en écho au grondement sourd de la bande-son ou au clair-obscur qui dérobe parfois les interprètes à la vue… Apparitions glissando, rencontres en duos, en trios, engagements subtils, dégagements soudains, envols, explosions de saltos à couper le souffle, beauté sculpturale des muscles et des étoffes amples offrent un concentré serré de fragments esthétiques qui peinent à construire une cohérence sensible. InoaH ne déçoit pas mais engendre une frustration certaine du spectateur laissé au bord du chemin.

InoaH,-Bruno-Beltrao-X-DR

Les danseurs amateurs aiment danser, et fort de cette tautologie opératoire le chorégraphe Jérôme Bel avait l’an dernier mis sur scène une jolie troupe débridée et colorée qui revient en ce dimanche de Canebière présenter un extrait de ce fameux Gala dont la vitalité et la pertinence artistique sont intactes. Trente minutes de bonheur place du général de Gaulle dans un cercle de spectateurs attentifs et ravis en miroir absolu avec ceux qu’ils regardent… compagnie, compagnie, donc, qui rappelle que le théâtre est communauté, que la vulnérabilité est consubstantielle à toute exposition de soi ; des individus divers et même singuliers, des costumes ou plutôt des « tenues » de corps que l’on n’associe pas forcément à l’activité : le fauteuil roule et la djellaba prend le vent ; les musiques se succèdent et les meneurs de jeu tournent ; on suppose que la perfection incisive de certains signe leur appartenance à la profession ; tous ne rattrapent pas leur bâton de majorette lancé vers le soleil mais tous savent saluer !

Vaut-il mieux être un martyr mort qu’un héros vivant ? Dans So Little Time, énième étape de son travail de déconstruction des mythes et clichés politiques, le libanais Rabih Mroué se contente de suggérer malicieusement que, en tout cas, être un martyr vivant est invivable. Un labo-photo réactualisé prête son dispositif au développement d’un conte oriental porté par la présence intense de Lina Majdalanie affairée à raconter (les méandres de l’histoire sont tels qu’il faut à la comédienne beaucoup d’énergie pour ne pas se perdre elle-même ) tout en repêchant avec ses gants jaunes des photos qui, loin d’illustrer le récit, se révèlent anecdotiques, narcissiques ou simplement s’effacent jusqu’à la blancheur intégrale. De qui parle-t-on et quelle est la part de vérité de cette loufoque fiction ? Dib-Al-Asmar parti combattre aux côtés de l’OLP dans les années 60 disparaît et se voit donc élever un monument dont il aura beaucoup de mal à se débarrasser lorsqu’il reviendra quelques années plus tard à la faveur d’un échange de prisonniers ; détruire sa propre statue, sortir de la fascination pour la mort et les icônes paranoïaques, ambitieux programme traité ici avec grâce et doigté.

Avec sa compagnie Damaged Goods, la chorégraphe Meg Stuart a présenté Until our hearts stop, une performance artistique totale où se mêlent et se rejoignent spectacle de danse, pièce de théâtre, concert et art contemporain. Ils sont neuf sur scène, trois musiciens et six danseurs, même si les rôles ne sont pas figés et que chacun est amené à échanger volontiers sa place. Les artistes, intentionnellement maladroits, joueurs ou dans la confrontation, vibrent d’une multitude de sentiments. La solitude et l’ennui, le désir et la sensualité, la brutalité et l’animalité, autant de raisons qui conduisent les êtres à chercher des liens avec leurs semblables. Et à travers ces relations qui se nouent, les corps à la fois puissants et vulnérables alternent liberté de mouvements et empêchement. Aussi impliquée qu’impliquante, la troupe met son corps à nu (littéralement) et propose au public, dans une part d’improvisation cocasse, de participer à cette recherche du lien humain, qui peut troubler certes, mais nourrir surtout. Une performance brute et nerveuse tout autant que poétique et sensuelle.

Avec What do you think ? Mélanie Venino et Alessandro Bernardeschi reprennent le dialogue où ils l’avaient laissé en 2014, accompagnés cette fois de Carlotta Sagna, Maria Eugenia Lopez et Romain Bertet qui renvoient leur image, se passent les mots et les gestes, se séparent et se retrouvent dans la joie du partage. Georges Appaix semble mener le jeu ou observe, mi-amusé, mi-dubitatif, les dialogues dansés ou parlés des autres. Monté sur un vélo, il démarre le jeu de quelques énergiques coups de pédales qui déclenchent la lumière. Il parle, elle danse. L’écoute-t-elle ? Du coup il ne sait plus que penser. Faut-il danser pour ne plus penser ou pense-t-on plus fort quand on danse ? Et comment s’introduire dans la pensée de l’autre ? Le spectateur jubile, danse lui-même sur son fauteuil, enchanté par ces partages où l’humour côtoie la réflexion. Suspensions, traversées endiablées du plateau, références musicales connues, simples objets participent à la fluidité de ce spectacle superbement vivant !

The Last King of Kakfontein, dernière création de Boyzie Cekwana, laisse un goût d’inachevé. Quatre interprètes sont sur scène, en tenue militaire, le plateau est jonché de pneus et de sculptures en papier journal. Le premier monologue, en anglais sans traduction, laisse une bonne partie du public à l’écart. Il évoque l’enfance, l’Afrique, la domination occidentale sur le continent. Puis Boyzie Cekwana endosse le rôle du roi-tyran, caméra en main, façon selfie. Son visage menaçant se projette sur un écran. Les intentions et le message sont explicites, mais à peine effleurés, dans une symbolique basique. Sans la profondeur, l’ardeur, ni la dimension politique que demanderait le propos. Restent les chants, la musique, et la danse, étincelles pour tenir l’œil et l’oreille en éveil. Mais ces braises ne font pas de flamme.
(Reprise au Festival d’Avignon, les 17, 18, 20, 21, 22 et 23 juillet)

MARIE-JO DHO, AGNES FRESCHEL, CHRIS BOURGUE, FAUSTINE AUPAIX, MARIE GODFRIN-GUIDICELLI et JAN-CYRIL SALEMI
Août 2017

Le Festival de Marseille s’est tenu du 15 juin au 8 juillet

Photos :

Rito de Primavera, José Vidal © Fabian Cambero

Sanctuary, Brett-Bailey © Andreas Simopoulos

Corbeaux, Bouchra Ouizguen © Hasnae El Ouarga

InoaH, Bruno Beltrao © X D R