Lisaboa Houbrechts s'inspire des tableaux de Bruegel

Margot prend sa faucilleVu par Zibeline

Lisaboa Houbrechts s'inspire des tableaux de Bruegel - Zibeline

L’entrée en scène de Margot la folle bouscule, au sens propre, le public : depuis le haut des travées, elle descend parmi les spectateurs, poussant les têtes, marchant sur les dossiers, d’une rangée à l’autre. Un casque sur la tête, une jupe informe, c’est une guerrière d’un autre temps, celui où Pieter Brueghel la peignait dans l’un de ses tableaux (éponyme) les plus inquiétants. Dès son arrivée sur le plateau, cette grande femme sans hanches se fait traiter de sorcière par les femmes du village. Voilà le peintre qui assiste à l’émancipation des personnages de la toile, entrainés par son héroïne qui cherche à comprendre pourquoi il a voulu enfermer un homme dans son corps de femme : « Qui est ce peintre qui m’a mis dans ce tableau ? ». Lisaboa Houbrechts imagine, plus que les aspirations de l’artiste au moment de la création de son tableau, un récit (plutôt punk) émanant des créatures de son œuvre. Celui de Margot, donc, qui, contrairement à l’image qu’on a voulu faire d’elle (une femme assoiffée de violence et cupide), incarne un discours sur sa souffrance à n’être finalement ni homme, ni femme, et surtout pas acceptée comme telle. Celui aussi, et c’est un des points intéressants de Bruegel, des paysan·ne·s qui crient leur colère d’avoir été représenté·e·s bien gras·sses et enjoué·e·s, tandis qu’ils et elles meurent de faim et de froid. On voit la belle-mère du peintre, qui lui a appris l’art de la miniature, elle qui ne pouvait peindre qu’à l’aquarelle parce que femme. La religion, scindée entre réformés et catholiques, fait irruption et sème une belle pagaille. La déesse Athéna s’en mêle, Margot essaie de calmer les ardeurs, avant d’elle aussi hurler sa douleur : « J’existe ! », à un Bruegel totalement dépassé et désabusé par les cataclysmes qui sortent de ce tableau qu’il avait peint sur commande, à la façon d’un Bosch. Le propos est aussi foisonnant qu’embrouillé, aussi généreux qu’écrasant. Et Bruegel transporte sans arrêt, tout au long des deux heures de la pièce, des panneaux reproduisant des morceaux de ces scènes si connues de campagne neigeuses. Comme un fardeau.

ANNA ZISMAN
Décembre 2021

Bruegel a été joué les 17 & 18 novembre au Théâtre de la Vignette, Montpellier

Photo : © Kurt van der Elst

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