"Du réel à l'imaginaire" avec les Rencontres cinéma de Manosque

Manosque des grands cheminsVu par Zibeline

Malgré le froid et la neige qui s’est mise à tomber, le public se pressait, nombreux, dans la ville de Giono pour découvrir tous ces films venus d’ailleurs

On vous annonçait un voyage sur les sentiers du monde… à Manosque. Le voyage a permis d’agréables découvertes, ouvrant des portes sur des mondes inconnus, intimes, singuliers, collectifs et des rencontres passionnantes avec des réalisateurs, venus de très loin parfois, invités par Pascal Privet qui fait toujours preuve d’une grande audace dans ses choix cinématographiques.

Héritiers…

Les héritiers de Flaherty et de Jean Rouch étaient au rendez-vous : Aleksei Vakhrushev a suivi, durant un cycle de saisons, la vie des éleveurs de rennes, en particulier un vieux chef de brigade tchouktche -tribu nomade russe vivant près du cercle arctique-, Vukvukai, qui voudrait transmettre à ses petits enfants cette culture, menacée de disparition. La beauté des images de The Tundra Book coupe le souffle. Le réalisateur a su approcher au plus près cette tribu dont la vie est âpre, dans des températures extrêmes, et qui garde quelque 14 000 rennes, «lécheurs d’urine». Marc et Eric Hurtado, eux, sont partis à Jajouka, un petit village du Rif marocain, où se perpétue depuis plus de 2 000 ans une tradition musicale et magique basée sur les rites de Pan. Après avoir découvert un disque enregistré sur place par Brian Jones des Rolling Stones et avoir  rencontré Brion Gysin à Paris en 1986, ils décident de filmer les Maitres musiciens de Jajouka. «Le film mêle trois strates qui s’entrecroisent, précise Marc Hurtado : la prière officielle musulmane, la musique Soufi et les rites de Pan célébrés à Lixus, un village fondé en – 800 par les Phéniciens.» C’est avec les habitants du village qu’ils ont mis en scène les rites magiques, les rituels de guérison, Bou Jeloud, le Père des Peaux, Aïsha Kandisha, la Démone des rivières… Le film, tourné en super 16, restitue superbement la lumière et les couleurs de Jajouka, en particulier dans les scènes de transe musicale. Filmées en plans fixes, du Sahara au Texas, de l’Afrique du Sud à l’Australie, les peintures rupestres laissées par nos ancêtres, 11 images de l’homme, ont été présentées par Anastasia Lapsui et Makku Lehmuskallo. À travers ces dessins stylisés parfois énigmatiques qui griffent les rochers des déserts ou saignent sur les parois des grottes, Anastasia la nénètse, petite-fille de chaman et Makku le finlandais s’interrogent sur le rapport de l’homme au cosmos, sur le sens de la représentation par l’image, sur l’expression du sacré. En leitmotiv, le thème du double, du miroir. Par la magie numérique, certaines peintures s’animent. On entend respirations, cris, halètements et chants de chasse d’avant Babel. Les ombres des grands arbres de la forêt révèlent le tracé secret de leurs racines comme ces affleurements venus de la nuit des temps, la spiritualité humaine.

Itinéraires

Mais les voyages ne sont pas aussi faciles pour tout le monde. Celui de Soran dans Soran fait son cinéma de Fulvia Alberti et Soran Qurbani aura duré 9 mois dont 5 passés dans une prison grecque. Joli projet que cet auto-documentaire qui devient tout à la fois sujet, objet, but et moyen de lui-même. Soran, kurde iranien après un stage de cinéma organisé par Livia, veut rejoindre l’Angleterre via l’Irak, la Grèce, la Turquie. Raisons politiques bien sûr mais surtout désir de gagner Liverpool pour s’inscrire dans une école de cinéma. Il va filmer à l’aide de petites caméras, clandestinement souvent, son itinéraire de tous les dangers, finançant sa fuite par ce travail qui rend compte de la condition des émigrés mais surtout de cette immense volonté de faire du cinéma. Livia le soutiendra dans les épreuves, trouvera l’argent, récupérera les rushes, les montera pour aboutir à cet objet filmique aux images de qualité inégale mais débordant d’énergie et traversé par un sentiment d’urgence.

Autre proposition étonnante, Amore carne de Pippo Delbono filmé en grande partie au moyen d’un téléphone portable. Dispositif léger pour un carnet intime bouleversant qui traite de sujets lourds : sa séropositivité, la mort des êtres chers, Birkenau, l’Aquila, l’amour impossible des mères. Le cinéaste-narrateur raconte qu’un homme ayant gravi une montagne accompagné par la mort, s’est mis à danser. La mort lui a dit qu’elle ne le faucherait pas tant qu’il danserait. Et la caméra légère de Pippo danse, saisit ce qui vit, ce qui se joue dans les rencontres, convoquant ses amis, les morts et les vivants : Bobò, le microcéphale, Sophie Calle, Irène Jacob, Marie-Agnès Gillot, Marisa Berenson, Tilda  Swinton, Pina Bausch mais aussi Pasolini, Rimbaud et T.S Eliot. Les lieux défilent, trains, tunnels, hôpital, chambres d’hôtels, la musique de Balanescu accompagne le voyage. Les textes s’enchaînent, se mêlent. La vie s’inscrit dans la chair du monde, le détail d’une assiette de raviolis ou un geste sans voix. Film de l’intime qui renvoie à l’universel tout comme le beau film Après le silence.

Femmes

C’est en Roumanie que Vanina Vignal est allée donner la parole, Après le silence, à trois générations de femmes qui se taisaient : «J’ai essayé de tout laisser derrière… Je ne veux plus ni penser, ni me souvenir» confie Ioana, au début du documentaire. La réalisatrice a connu son amie Ioana Abur en 1991 ; toutes deux parlaient de tout sauf de la dictature de Ceausescu dont le pays sortait à peine. «Ioana s’était réfugiée dans une bulle et je suis entrée dans la bulle de Ioana. Aujourd’hui, mon film lui permet de mettre des motsCe qui n’est pas dit n’existe pas.» Effectivement, Vanina Vignal, dans ce second volet d’une trilogie roumaine, après Stella, fait parler des effets encore prégnants de la dictature, met à jour les rouages de la transmission du silence et fait apparaître les fantômes du passé qui empêchent de bien vivre le présent. Un film passionnant avec des personnages très attachants.

Haifaa Al-Mansour n’était pas à Manosque pour présenter Wadjda -sortie nationale- ce qui n’a pas empêché le public du théâtre Jean le Bleu d’apprécier ce premier film de fiction tourné et produit en Arabie Saoudite. Premier plan : les pieds chaussés de souliers vernis, bien alignés, de petites filles qui psalmodient des versets du Coran. Au milieu, deux baskets, à contre temps : ce sont les pieds d’une gamine d’une douzaine d’années que la directrice de l’école met à la porte car elle ne chante pas. Le personnage est campé : Wadjda (formidable Waad Mohammed) n’est pas soumise comme les autres. Elle rêve de s’acheter un vélo -interdit aux filles !-  pour battre à la course Abdallah (Abdullrahman Al Gohani), son petit voisin, de blanc vêtu, qui veut l’épouser plus tard. Elle est prête à tout pour réaliser son rêve, même à travailler d’arrache pied pour gagner le concours de… récitation coranique ! À travers son histoire et celle de sa mère (Reem Abdullah) qui n’a pas le droit de conduire, dont le mari va prendre une seconde épouse, Haifaa Al-Mansour aborde de manière simple et épurée la condition des femmes dans la société saoudienne. Superbe.

On a déjà écrit tout le bien qu’on pensait d’À bas bruit, le film de Judith Abitbol, présente à Manosque avec sa comédienne, Nathalie Richard (voir Zib’54).

ANNIE GAVA et ELISE PADOVANI

Février 2013

Les Rencontres cinéma de Manosque/Oeil zélé, Du réel à l’imaginaire, ont eu lieu du 5 au 10 février

Rencontres Cinéma de Manosque
39 rue Grande
04100 Manosque
04 92 70 35 45
http://vertigo.imingo.net/