Manifesta 13 déploie ses Parallèles du sud à l’est avec la complicité des réseaux Provence Art Contemporain et Botox(s)

Manifesta 13 : un pont d’art de Marseille à MonacoVu par Zibeline

• 10 novembre 2020⇒31 janvier 2021 •
Manifesta 13 déploie ses Parallèles du sud à l’est avec la complicité des réseaux Provence Art Contemporain et Botox(s) - Zibeline

Extraits d’un parcours entre Marseille et Monaco révélateur d’une pensée artistique hétérogène.

À Marseille, l’épilogue du programme central de Manifesta 13 trouve une résonance particulière au Conservatoire national à rayonnement régional Pierre Barbizet. Parce qu’aujourd’hui la musique se propage dans chaque recoin de l’ancien Palais des arts ; parce les crises actuelles interrogent les artistes frontalement ; parce que l’on attend d’eux, plus que jamais, non pas des réponses mais des regards tournés vers l’avenir comme des éclaircies un soir d’orage. L’École : le sonore, l’audible, le réduit au silence est dans ce sens le réceptacle aux questions fondamentales sur le vivre ensemble : « que signifie agir de concert ? », « comment peut-on imaginer une virtuosité sociale ? » ou encore « quels outils de transmission du savoir aujourd’hui ? ». L’exposition, conçue comme un orchestre, développe un ensemble de partitions individuelles qui, mises bout à bout, font entendre un opéra dès les premières marches de l’escalier monumental jusqu’à la cour intérieure. Ici tout est bruissant : les salles de classe, l’ancienne bibliothèque et même les combles d’ordinaire inaccessibles. Se mêlent ainsi aux répétitions des élèves les installations sonores de Mohamed Bourouissa qui détournent les expressions « hara » et « aouin » répétées tel un mantra dans une mélopée hyper sensible, et de Julien Creuzet qui, dans la continuité de son projet Opéra-archipel, compose à deux voix une réflexion poétique sur les conditions de vie des Afro-descendants vivant sur notre territoire. Barbara Wagner & Benjamin de Burca plantent le décor de leur film One Hundred Steps dans un manoir anglo-irlandais du XVIIème siècle et au musée Grobet-Labadié, lieux propices à la création d’un langage hybride, entre documentaire et fiction, et à l’élévation de performances musicales. Avec Mounir Ayache, passé, présent et futur se télescopent dans une installation évolutive articulée autour d’un court-métrage : on traverse une cathédrale de sons, de lumières, d’images ; on la réactive, acteur éphémère d’une combinaison d’intelligence artificielle, de voix humaines et d’évocations de souvenirs familiaux.

Melting-pot foisonnant

Dans le dédale du 109 à La Station à Nice, deux propositions émergent de cette bulle bouillonnante. L’une, monographique, met en scène Le Ballet Tribalesque de Charlotte Vitaioli (jusqu’au 31 octobre*) nourri de ses nombreuses résidences à l’étranger.

Kimono-ligne (Le Ballet Tribalesque) © Charlotte Vitaioli

Clin d’œil à Oskar Schlemmer, son titre exprime déjà l’appétence de la jeune artiste pour la création « totale » qui met en jeu savoir-faire (crochet, broderie, peinture, photo, performance et danse), imaginaire (on pense à Sonia Delaunay, Erik Satie, Jean Cocteau, Picasso) et écriture (son poème-oriflamme se déroule sur près de 15 mètres). La découverte de quelques éléments fondamentaux de son projet itinérant, comme « les costumes qui font bouger la peinture », donne à espérer que bien qu’inachevé, il ne soit pas abandonné et prenne bientôt vie dans son entièreté. La seconde, collaborative, a été pensée par Cora von Zezschwitz & Tilman comme l’assemblage de modules architecturaux créatifs, éducatifs et participatifs, une agora pouvant accueillir une cinquantaine de participants internationaux. Quelques bribes de leur Infinite Village sont partiellement construites au 109 et à l’Hôtel Windsor selon le principe fondateur du dialogue formel, social et visuel entre les artistes. Shiva Lynn Burgos en fait partie qui, dans ses films et ses installations, collabore avec des femmes d’un village de Papouasie Nouvelle Guinée dont le statut d’artiste leur est interdit. Durant de nombreux mois, elles tissent ensemble des tapisseries de motifs ancestraux ou universels sur des moustiquaires, matériau précieux pour lutter contre la malaria, comme un trait d’union entre les peuples. Durant toute la biennale, Lucy & Jorge Orta ouvrent leur Bureau de distribution des passeports universels de l’Antarctique pour que chaque signataire devienne citoyen du monde et messager de leur lutte pour la protection de l’environnement. Une fois le passeport en poche, rien de plus évident que de découvrir les films de Perrine Lacroix sur la notion de déplacements et des nécessités qu’ils engendrent. Pas perdu tourné à Sao Paulo et See au Maroc séquencent le flux et reflux de l’homme, celui des vivants apparaissant comme des ombres, celui des morts sculpté dans l’argile usée par les marées. À chaque fois, un monde flottant prêt à disparaître. Yifat Gat privilégie la poudre de marbre et le blanc de Meudon pour sesperformances picturales au sol ou sur miroir propices à la créativité du public invité à y sculpter sa trace. Des œuvres offertes comme un Paysage intime à arpenter… Quant à L’Effet domino, également proposé au 109, sa scénographie brouillonne ne convainc pas en dépit de son postulat de départ intéressant : montrer les productions d’artistes cooptés les uns par les autres pour ouvrir les frontières et les regards. Il s’avère que le labyrinthe dans lequel le dialogue était espéré peine à s’instaurer, sauf entre l’installation monumentale de Claire Dantzer (« un geste sculptural qui parle de la chute de la construction ») et la structure spatialisée de Claudia Larcher qui rebattent différemment les cartes de l’architecture bâtie.

The wawes (Tutoyer les sommets), 2020 © Claire Dantzer (photo) M.G.-G – Zibeline

D’un geste à l’autre

Sur les hauteurs de Nice, la Villa Arson convie à deux expérimentations diamétralement opposées. Quand Moving Things de Violaine Lochu et Joao Fiadeiro repose sur l’interaction avec le public, croise installation et performance, arts visuels et danse, le collectif berlinois Slavs and Tatars s’appuie sur « des grands écarts métaphysiques » pour fabriquer des discours. Progressivement indexée sur des rencontres, Moving Things se déroule selon un protocole strict, zen, autour d’un rituel préétabli : questionnaires, réponses puis actions, le tout dans une interférence permanente entre la parole, le geste, le corps et l’objet. Chaque performeur dispose d’un tapis de monstration où s’étalent pléthore d’accessoires dûment pliés, rangés, authentifiés dans une mise en espace minimaliste : au spectateur consentant de se laisser guider par le ballet spectaculaire. Acteur de la pièce, mais pas à cent pour cent, il participe en temps réel aux variations d’une expérience inédite. Dans Régions d’être, les pièces réalisées par Slavs and Tatars chevauchent un immense territoire géographique entre l’Europe et l’Asie, un vaste champ formel éditorial, pictural, artisanal et sculptural ; explorent plusieurs formes de savoirs et tout autant de signes, de symboles, de langues et de phonèmes. Le parcours est ardu, parfois même hermétique, et passionnant car d’une réflexion intellectuelle jamais démentie, même s’il est difficile de croire qu’il s’adresse avant tout au cœur et à l’émotion comme le collectif le répète à l’envi.

Une parenthèse silencieuse

Acoustic Ocean, 2018, installation vidéo, son © Ursula Biemann

Savoirs indigènes-Fictions cosmologiques est l’œuvre de la vidéaste et auteure suisse Ursula Biemann réputée pour sa pratique multidisciplinaire, ses travaux sur la dimension de la migration liée au genre, sur la biodiversité et les défis écologiques contemporains. Thème central de sa première monographie au MAMAC présentée dans un parcours entre ses premières vidéos documentaires jusqu’à ses vidéos semi-fictionnelles documentées par des textes, des témoignages, des entretiens avec des philosophes, des anthropologues et des scientifiques. Ursula Biemann parle d’une actualité de la pensée et de la science – terres inondées du Bengladesh, exploitation des forêts et du peuple d’Équateur – pour ouvrir au récit fictionnel décliné selon divers scenarii. Ses actions, engagées et humanistes, évitent le catastrophisme tout en alertant de manière modeste et artistique sur les enjeux du monde. Nul besoin d’aboyer, son œuvre est d’une densité éclairante.

Dans l’antre de Picasso

Mounira Al Solh entre précautionneusement dans la chapelle romane de Vallauris et son célèbre narthex peint par Picasso avec Mon heure préférée est une heure de la nuit : Al Fahmah (jusqu’au 2 novembre), traduisible par « charbon ». Nuit noire, obscure…  Figure emblématique du Moyen et du Proche-Orient, invitée déjà par le Carré d’art de Nîmes dans l’exposition Picasso. Le temps des conflits, l’artiste libanaise présente une tente brodée d’un certain nombre désignant les heures du jour et de la nuit. Constellation délicate d’écritures anglaises et arabes et de motifs d’animaux marins mêlés à des organes féminins stylisés. Posée sur la structure d’un parasol en bois, la tente s’inspire d’expériences personnelles et familiales, de témoignages, pour évoquer les mouvements féministes et d’émancipation. Comme en écho, une création sonore égrène doucement le nom des heures… Né de ses visites au Musée national Pablo Picasso de Vallauris, Paper Speaker se découvre au seuil de la crypte, dessin sur tissu qui met à l’honneur la femme dont le rôle est de plus en plus important dans la révolution libanaise. Une manière habile de détourner La Guerre et la Paix tout en reprenant à son compte le symbole de la colombe.

Drôle d’endroit pour une rencontre

À Monaco, Furiosa Studio (jusqu’au 8 novembre) reçoit, sur rendez-vous, dans son appartement-galerie du 4ème étage d’un immeuble bordant le port. Difficilement accessible, donc, l’exercice s’avère doublement décevant. Le film de Mélanie Matranga, People, nous laisse à la marge car le huis clos filmé pendant le confinement avec une bande de potes est strictement générationnel, et les notes rédigées par l’artiste sont plus absconses que jamais. Mais si, effectivement, « People est l’hypothèque d’un pronom personnel pluriel lysé d’auto-affection permanente dans sa communication avec l’autre/les autres », alors l’artiste a atteint son objectif !

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Novembre 2020

Photo : Kimono-ligne © Charlotte Vitaioli

*À venir : 2 février au 27 mars 2021
Prochaine exposition de Charlotte Vitaioli
3bisF, Aix-en-Provence

manifesta13.org

L’École : le sonore, l’audible, le réduit au silence
Jusqu’au 29 novembre
Le Conservatoire, Marseille

Infinite village
Jusqu’au 30 novembre
Hôtel Windsor, & 109, Nice

L’Effet domino
Jusqu’au 5 décembre
109, Nice

Moving Things
Jusqu’au 3 janvier 2021
Villa Arson, Nice

Régions d’être
Jusqu’au 31 janvier 2021
Villa Arson, Nice

Savoirs indigènes-Fictions cosmologiques
Jusqu’au 17 janvier
MAMAC, Nice