Lu par ZibelineLes jungles rouges, le dernier roman de Jean-Noël Orengo

Malraux, Pol Pot, Duras, et tous les autres

Les jungles rouges, le dernier roman de Jean-Noël Orengo  - Zibeline

Le dernier et très beau roman de Jean-Noël Orengo, Les Jungles rouges, marque à nouveau l’élection de la terre d’Asie du Sud-Est comme «  matière romanesque » par son auteur. La fleur du capital nous plongeait dans l’univers de Pattaya, la ville-bordel de Thaïlande, tandis que ce texte-ci explore, au sens premier du terme, les territoires de l’Indochine française, et plus particulièrement le Cambodge, d’Angkor à celui des camps de rééducation des Khmers rouges et à ses espaces voisins, Bangkok et le Vietnam.

Le roman en forme de triptyque traverse les époques : il s’ouvre en 1924 et s’achève en 2016 et incarne littéralement cette histoire violente (le colonialisme, les guerres, le génocide…) en mêlant subtilement les personnages de la réalité et ceux de la pure fiction. D’ailleurs les figures d’André Malraux en voleur de biens archéologiques et en homme de presse anti française, ou plus loin dans le roman, celle de Marguerite Duras, fille de Sadec et auteure reconnue des Roches Noires sont des écrivains, des faiseurs de récits. Des intermédiaires privilégiés dans la mécanique littéraire remarquable élaborée par Orengo. Ils passent en quelque sorte de l’autre côté du mur en devenant eux-mêmes des héros romanesques aux prises avec tous ceux que le romancier a inventés : Xa, boy de Clara et d’André et sa descendance, Xa Prasith et ses filles, selon une trajectoire entrelacée emplie de mystère, d’identités brouillées. Il en va de même pour celui qui deviendra Pol Pot, surgissant dans le texte durant sa période parisienne sous le nom de Saloth Sâr : terrible chef politique et fantôme livresque. Orengo dévoile à la fois les rites du monde khmer autour des prénoms interchangeables au cours d’une vie et les masques de l’action de son roman. Tout apparaît, disparaît, surgit à nouveau dans cette architecture en chant choral. Il y a d’ailleurs quelque chose de musical dans cette œuvre, qui tisse des « leitmotiv » comme celui qui donne son titre au roman. Les Jungles rouges. La jungle constitue à la fois le paysage des lieux, mais surtout une couleur dissonante et sanglante, celle du génocide cambodgien. Derrière l’Histoire se cache toujours la poésie, ce que l’auteur appelle « l’écriture écrite ».

MARIE DU CREST
Décembre 2019

Les jungles rouges Jean-Noël Orengo
Grasset, 19 €